Le français en état de siège ?

XIIe Sommet de la Francophonie - Québec du 17 au 19 octobre 2008



Si la Francophonie représente «l'ensemble des peuples parlant français», il appert pertinent de parler de l'évolution du français en Afrique, surtout en cette Journée internationale de la Francophonie. Un bref recul historique nous enseigne qu'à la veille de la Première Guerre mondiale, la France possédait le deuxième empire colonial du monde, composé essentiellement de pays africains. Pour ces derniers, le français devenait donc la langue officielle, la langue d'enseignement et la langue de communication internationale.
Au Sénégal, pays d'Abdou Diouf, bon gardien de la Francophonie en sa qualité de secrétaire général de la Francophonie, de 15 à 20 % seulement des Sénégalais parlent la langue de Molière, de 80 % à 90 % des jeunes Sénégalais ne parlent pas le français et 82 % des Sénégalais vivant en milieu rural ne savent ni lire ni écrire aucune langue (données issues de www.languefrancaise.net/news/index).
Alors que cette chère langue française n'est parlée parfaitement que par 10 % des Africains et que les Français de France se mettent à l'anglicisme, la cohabitation linguistique et le désir des Africains de parler français en leur propre langue donne naissance à une langue française inspirée des langues locales: la «franco-débrouille».
En effet, l'analphabétisme récurrent des pays africains francophones a donné naissance à une nouvelle langue, dépendamment des pays, laquelle combine l'utilisation d'un français africain que même le Français de France ne comprend pas. En effet, peu importe la manière dont cette expression est présentée, pourvu que ce soit une langue qui ressemble au français et qui sonne français même si elle est nettement incompréhensible.
Un nouveau vocabulaire souvent imagé et puisé à même les langues nationales est donc né, ce qui nous donne en substance des expressions comme: «Bloquer ses sciences» (au Cameroun: «Ne me prends pas pour un imbécile, cesse de te moquer de moi»). Au pays des hommes intègres, le Burkina Faso, vous pourrez choisir entre le «poulet bicyclette», le poulet grillé au barbecue (en référence aux poulets transportés par centaines sur des bicyclettes faisant le trajet des poulaillers situés en banlieue jusqu'en ville) et le «poulet télévisé» (poulet de rôtisserie où on peut voir l'oiseau tourner en vitrine, celle-ci faisant office d'écran) pour enfin massacrer le français avec du «poulet à l'aille», en plein centre-ville de Dakar, au Sénégal, pays de Senghor.
Le français serait-il en état de siège? En combinant la langue française et la «franco-débrouille», la Francophonie reste à être réinventée en Afrique. «Les 29 États africains membres de la Francophonie représentent environ 200 millions de personnes réparties sur 41,8 % de la superficie de l'Afrique... L'Afrique subsaharienne compte à elle seule presque 39,5 millions de francophones (estimations pour l'année 1997), dont 34 % en Afrique équatoriale de l'Ouest, 29 %
en Afrique tropicale, 25 % en Afrique équatoriale de l'Est et enfin 14 % en Afrique sahélienne.» (Statistiques de la Banque internationale d'information sur les États francophones: http://www.acctbief.org/)
Mais le français en Afrique est en chute libre. La concurrence américaine devient palpable dans une Afrique désabusée de l'aliénation en Francophonie. D'où une lutte d'hégémonie menée par la France contre le géant américain face à une jeunesse africaine, aujourd'hui très loin des idées senghoriennes de francité. La prise de conscience par les nouvelles générations africaines voulant que l'apprentissage de la langue anglaise soit primordial dans un contexte de mondialisation, au même titre que les mathématiques et les sciences technologiques, fait de l'«exception culturelle», fruit d'une «francité accidentelle», une communauté d'influence dont ils se doivent de profiter afin de défendre leurs propres intérêts.
Loin derrière, les affirmations des fiers sujets français d'origine africaine et de leurs prétendus ancêtres, les Gaulois. «La Francophonie [...], cet humanisme intégral, qui se tisse autour de la terre [...]», comme le disait si bien Léopold Sedar Senghor, n'est plus d'actualité dans cette bataille nouveau genre imposée par l'implantation graduelle de la puissance économique américaine et de la langue de Shakespeare sur le continent.
Cette Francophonie seulement humaniste est à l'agonie et possède maintenant deux visages bien distincts mais inséparables, soit la francophonie linguistique et l'autre francophonie... économique, de relations internationales, instrument de rapprochement entre États et entre peuples sur la base d'une langue commune. Celle-là même qui, sans conteste, est une tribune internationale idéale pour l'Afrique dans la mesure où les pays africains sont majoritaires en son sein.
Alors que se dessine, d'une part, la Francophonie institutionnelle de la France et, d'autre part, une Afrique qui abrite 32 des 48 pays les plus pauvres du monde, que sera l'avenir de la Francophonie sans l'Afrique?
***
Lydie Olga Ntap, Montréal

Featured a2e0f9cf9d65257dc3fb7bfe0db444cf

Lydie Olga Ntap1 article

  • 582

Vice-présidente de Québec Pluriel

"Québec Pluriel, un organisme né en mars dernier (2008) et qui regroupe une trentaine de membres"





Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé