Le fiasco du laisser-faire

Crise mondiale — crise financière

Personne ne souhaite que la semaine qui commence sur les marchés financiers ressemble à la précédente. Curieusement, et malgré l'évidence, les plus ardents défenseurs du laisser-faire économique refusent toujours d'admettre la faillite de leur théorie. N'est-ce pas cela précisément le propre d'une idéologie doctrinaire: croire que la société dans laquelle nous vivons est à l'image d'une cage à rats dans laquelle les p'tites bêtes que nous sommes courent jusqu'à en crever sans espoir d'aide extérieure?
La semaine dernière s'est terminée sur une note de soulagement sur les marchés financiers alors que les principaux indices boursiers ont clôturé en forte hausse après l'annonce d'un éventuel plan de sauvetage destiné à épurer le marché des mauvaises créances.
D'ici quelques jours, Washington devrait donc créer une institution dotée de plusieurs centaines de milliards de fonds publics afin de racheter les titres de dettes dont les institutions en difficulté voudraient se débarrasser. Ce faisant, ces dernières recouvreraient des liquidités dont elles ont bien besoin pour rembourser leurs propres emprunts venus à échéance, évitant du coup une faillite certaine.
Le fait est que, malgré la nationalisation des deux géants hypothécaires Fannie Mae et Freddie Mac, et le sauvetage in extremis de la plus importante compagnie d'assurances, AIG, les signes d'aggravation de la crise continuaient de se multiplier. La Maison-Blanche a donc été forcée d'aller encore plus loin que le rachat de quelques sociétés en offrant à toutes les institutions financières du pays de leur venir en aide au besoin.
Cela dit, même si elle porte ses fruits, l'opération ne réglera pas le problème qui vient, entre autres causes, des pratiques pour le moins «cow-boys» qui étaient devenues la norme ces dernières années. Pour s'y attaquer, il faudra changer les règles du jeu, par exemple en élevant les réserves de sécurité détenues par les institutions prêteuses, et resserrer les normes en matière de ventes à découvert, cette technique qui a permis à de grands spéculateurs en mal de profits instantanés d'accentuer fortement la chute de titres bancaires. D'ailleurs, dès la semaine dernière, on a interdit temporairement la vente de titres à découvert aux États-Unis. Le Canada n'a toujours pas agi dans le même sens, ce qu'il ne devrait pas hésiter à faire dans le meilleur intérêt des vrais investisseurs et des entreprises.
Au cours des prochains jours et des prochains mois, même les républicains américains s'entendent pour dire qu'il faudra resserrer les règles. Cela dit, et malgré l'évidence, tous les conservateurs de ce monde sont loin d'être d'accord avec le diagnostic, encore moins avec le remède. Pour ces gens dont l'incomparable National Post se fait le fidèle porte-parole au Canada, les premiers coupables de la crise, ce sont les gouvernements qui interviennent beaucoup trop dans un marché capitaliste conçu à l'image du comportement humain pour régler lui-même ses problèmes.
La semaine dernière encore, les éditorialistes du Post expliquaient l'origine de la crise par l'intervention de la Réserve fédérale américaine qui avait baissé les taux d'intérêt pour sortir l'Amérique de la crise au lendemain de l'explosion de la bulle des technos, en 2000. Ce faisant, nous dit-on, on aurait facilité l'achat de propriétés. De même, jamais Washington n'aurait dû fournir de garanties hypothécaires aux familles (comme le fait notre SCHL), et plutôt laisser les banques prêter aux seules d'entre elles qui ont vraiment les moyens de rembourser.
Pas un mot sur les subprimes, ces prêts à risque consentis par les banques au-delà de la valeur des maisons et de la capacité de payer des gens, ni sur les fameux papiers commerciaux adossés à ces hypothèques à risque. Pas un mot non plus au sujet des niveaux excessifs d'engagement des institutions financières qui poussaient l'audace jusqu'à prêter trente fois plus que l'argent dont elles disposaient en propre.
En d'autres mots, la cause du désastre ne serait donc pas la recherche de profits immédiats des institutions et de leurs présidents rémunérés au rendement, mais l'État lui-même qui empêche le marché de se purger de ses impuretés.
Et où en serions-nous aujourd'hui si l'administration Bush avait suivi cette approche qui lui allait pourtant comme un gant? Si Washington n'avait pas racheté AIG, Fannie Mae et Freddie Mac? Si les banques centrales du monde entier n'avaient pas injecté des centaines de milliards pour secourir les institutions qui en étaient venues à refuser de se prêter entre elles? Si rien n'avait été fait pour stopper les pratiques purement spéculatives destinées à amplifier la chute des valeurs?
Pas besoin d'être devin pour répondre: le château de cartes se serait écroulé, ce qui est d'ailleurs encore possible, et même le National Post aurait été forcé de fermer ses portes comme des centaines de milliers d'entreprises en Amérique.
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j-rsansfacon@ledevoir.com


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