Le bonnet d'âne

CHUM


Depuis son entrée en politique, Philippe Couillard a démontré une assurance et une habileté qu'on ne retrouve habituellement que chez des politiciens beaucoup plus expérimentés.

Certes, le ministre de la Santé a vécu quelques moments plus difficiles, comme l'épisode de la bactérie C. difficile, mais son embarras a été passager. Alors que la place à accorder au secteur privé dans les services de santé fait l'objet de débats souvent passionnés, l'équilibre de sa réponse au jugement de la Cour suprême dans la cause Chaoulli a été salué de toutes parts.
Une faille vient toutefois d'apparaître dans sa cuirasse. Manifestement, le dossier du CHUM, qu'il avait mené de main de maître l'an dernier, échappe à son contrôle. Depuis le début de la session parlementaire, il s'en remet aux échappatoires classiques des politiciens qui sont coincés. À chaque question sur les dépassements des coûts des deux projets d'hôpitaux universitaires, il refait l'historique du prolongement du métro à Laval.
De tous les arguments qu'il avait utilisés contre le projet de technopole de la santé du savoir présenté par l'ancien recteur de l'Université de Montréal, Robert Lacroix, celui des coûts avait été le plus décisif. Ériger le futur CHUM sur l'emplacement de la gare de triage du CP aurait littéralement saigné les finances publiques.
Aujourd'hui, M. Couillard se réfugie dans un sophisme pitoyable. On ne peut pas parler de dépassements de coûts, puisqu'il n'y a pas de projet proprement dit. Allons donc ! C'est précisément pour permettre au gouvernement de trancher entre deux «projets» que le premier ministre Charest avait mandaté deux experts, Armand Couture et Guy Saint-Pierre, et qu'une commission parlementaire s'était réunie.
Le ministre était formel. Un CHUM au centre-ville ne coûterait pas plus que 1,1 milliard, dont 800 millions de fonds publics. On apprend maintenant que la facture des deux hôpitaux augmentera au bas mot d'un milliard. C'est déjà plus que dans le cas du métro de Laval et on est encore très loin des premières pelletées de terre.
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En mai 2005, M. Couillard était formel sur un autre point. La formule des partenariats public-privé était «beaucoup trop complexe» pour être appliquée à la construction d'édifices déjà existants, comme l'hôpital Saint-Luc, qui sera intégré au futur CHUM.
[ La Presse ->704] nous apprend maintenant que le ministère de la Santé du Royaume-Uni a prévenu les autorités du CHUM et du CUSM qu'il n'est pas indiqué de construire d'aussi gros hôpitaux en partenariat avec le secteur privé. Dans les projets de cette envergure, où la concurrence n'est pas très vive, les avantages financiers qu'on associe généralement aux PPP seraient plus théoriques que réels.
Tout cela n'a pas empêché M. Couillard de se découvrir soudainement un «préjugé très favorable» envers les PPP. À tel point que la direction du CHUM, qui a pourtant confié ses réserves au Devoir, a déjà lancé un appel d'offres pour trouver un consultant qui élaborera le plan d'affaires exigé par l'Agence des PPP.
Bien que l'humilité ne soit pas un penchant naturel chez lui, M. Couillard avait fait de gros efforts pour avoir le triomphe modeste, l'an dernier, après avoir mis en pièces le projet d'Outremont, mais il ne s'est pas fait que des amis, y compris parmi ses collègues.
On admire les premiers de classe, mais on les jalouse aussi et on rêve de les voir coiffés au moins une fois du bonnet d'âne. Tout se passe comme si on avait entrepris de faire payer au ministre de la Santé sa victoire trop éclatante. Il a voulu que le CHUM s'installe au centre-ville ? Très bien, mais il va y laisser quelques plumes.
Le mot de la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, qui a qualifié de «guesstimates» l'estimation de coûts sur laquelle M. Couillard s'était appuyé, était particulièrement mordant. Chose certaine, il ne doit pas espérer de secours du bureau du premier ministre.
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Sans oublier la communauté des affaires qui n'a pas digéré l'enterrement de première classe qu'il a réservé au projet d'Outremont. L'affaire a été particulièrement humiliante pour Paul Desmarais, qui s'était impliqué personnellement dans le dossier.
Au départ, M. Couillard avait évalué à 200 millions la contribution du secteur privé pour le seul CHUM. Puisqu'il sera érigé au centre-ville, l'enthousiasme des milieux d'affaires semble s'être nettement refroidi. Au surplus, pourquoi iraient-ils donner leur argent à un entrepreneur, qui tirera déjà un intéressant bénéfice de l'opération ?
L'an dernier, le ministre de la Santé avait pu compter sur l'appui de l'opposition péquiste. Même si le projet d'Outremont avait la faveur de quelques députés des circonscriptions limitrophes, le PQ était trop heureux de participer à une manoeuvre dont le premier ministre Charest ne pouvait sortir qu'affaibli. En commission parlementaire, la collusion entre M. Couillard et la porte-parole péquiste en matière de santé, Louise Harel, avait été manifeste.
Cette fois-ci, il ne pourra compter sur aucune sympathie de la part de l'opposition, qui ne demande pas mieux que de mettre un peu de plomb dans l'aile de celui qui est devenu l'homme fort du gouvernement et le successeur putatif de M. Charest. Il faut toujours surveiller le pigeon qui monte.
Le comité de bénévoles anonymes qu'il a chargé d'évaluer les coûts exacts du futur CHUM suscite bien des interrogations. Le bénévolat est une belle chose, mais il y a des limites au désintéressement.
Une qui doit bien rigoler, c'est Pauline Marois. Elle a payé cher son appui au projet d'Outremont. Bien des militants péquistes y ont vu la preuve que le vernis social-démocrate abritait une âme de bourgeoise. En sa qualité d'ancienne ministre de la Santé, elle estimait simplement que le centre-ville était le pire des emplacements. Avec le temps, les péquistes vont peut-être découvrir qu'elle avait raison sur bien d'autres points.
mdavid@ledevoir.com


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