Laïcité et discrimination: le subterfuge antiraciste

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C'est le concept même de nation qui dégoûte les tenants du marxisme culturel


Dans un précédent texte d’opinion publié par Le Devoir le 28 décembre 2018, la militante féministe antiraciste Amel Zaazaa se disait mal à l’aise que le peuple québécois, au travers de son gouvernement légitimement élu au dernier suffrage universel, veuille affirmer démocratiquement la neutralité religieuse de l’État. Madame Zaazaa, comme quelques autres prêcheurs du multiculturalisme identitaire, dit « avoir découvert avec stupéfaction » que l’État québécois n’est pas neutre. Il serait, au contraire, une vaste et complexe structure de discrimination des minoritaires. Selon ce raisonnement, la réflexion sur la laïcité doit être avortée puisqu’elle serait une forme de violence qui ne dirait pas son nom.


Cette argutie n’est point nouvelle, elle est même couramment mitraillée. Ce discours choisira délibérément une interprétation complètement théorique de la neutralité de l’État dans le but de discréditer son interlocuteur ; sachant très bien que cette conception immaculée est impossible à instaurer dans la vraie vie. Or, la société québécoise, comme toute autre société, est ancrée dans une histoire nationale, une culture, une langue, des valeurs, etc. À titre d’exemple, en vertu de la loi 101, le Québec est une société de langue française, qui en est aussi la langue de ses institutions. De ce fait, la loi 101 et les institutions qui la portent assurent la continuité historique du Québec de manière tout à fait partiale quant aux autres langues et cultures, ce qui est une excellente chose. La loi 101, l’une des plus nobles lois jamais rédigées, est impérative à la survie du français en Amérique, de même qu’à l’expression d’une citoyenneté québécoise. Malheureusement, on sait très bien que si le débat de cette loi émancipatrice avait lieu aujourd’hui, les antiracistes comme madame Zaazaa se précipiteraient sur toutes les tribunes pour dénoncer le prétendu racisme d’une telle législation qui oserait imposer, entre autres, l’apprentissage du français aux enfants d’immigrants…


En réalité, ce qui offusque les défenseurs du multiculturalisme dans leur analyse de la partialité de l’État est l’existence même de la nation. Contrairement aux fantasmes utopiques de ce marxisme culturel, la nation n’est pas un produit synthétique de laboratoire universitaire où il ne suffirait que d’en déconstruire et d’en reconstruire la théorie dans un séminaire abscons d’épistémologie pour qu’adviennent les vrais jalons d’une société égalitaire. Dans la conception du monde de madame Zaazaa, toutes les formes de verticalité politique, telle la laïcité, sont vécues comme des formes d’oppression. Il s’agit d’une radicalisation du lexique démocratique ayant pour vocation de réintroduire le concept de « race » ou de religion (souvent confondus) dans la sphère publique.


Mais aucune étude empirique sérieuse ne démontre que l’institutionnalisation de la « race », notamment avec les politiques de reconnaissance ou de discrimination positive, permet de résorber les inégalités sociales. Et ce, tout simplement parce que la diversité ethnique n’apporte ni meilleure distribution des richesses ni bien commun. Le paradoxe de l’égalité réelle que prône le multiculturalisme est qu’elle prétend instaurer la véritable égalité en différenciant les individus en fonction de leurs origines ethniques. Or, comment prétendre que l’on puisse être à la fois égaux et différents ?


De l’universalisme républicain


Il faut opposer à ce multiculturalisme une autre philosophie politique plus porteuse : le républicanisme. Alors que le multiculturalisme tente d’encager les individus dans des communautés ethniques et des catégories de sondage, le républicanisme comprend qu’il faut, pour instaurer une citoyenneté, parvenir à s’extraire au moins partiellement de ses particularismes. On ne construit pas une société pérenne autour de ce qui nous différencie personnellement. Pour arriver à un dialogue républicain, il est nécessaire d’établir quelques règles universelles de base. La laïcité est, sous cet angle, une idée tout à fait pertinente. Celle-ci s’inscrit d’ailleurs dans l’évolution historique des valeurs québécoises depuis la Révolution tranquille. La réalité sociologique d’aujourd’hui n’étant plus celle des années 60, il nous est commandé de réactualiser notre modèle de laïcité en fonction de cette diversité infinie imminemment conflictuelle. Parfois, une civilisation complète peut séparer un Québécois d’un néo-Québécois.


Avec l’adoption d’une Loi sur la neutralité religieuse, le Québec ne tente pas d’instituer une forme insidieuse de racisme systémique, mais plutôt d’élaborer un nouveau modèle d’intégration de l’immigration d’inspiration républicaine, en rupture avec le multiculturalisme anglo-saxon. Pour que cela soit possible, il faut quelques points de rencontre dans la sphère publique où les individus délaissent, pour un instant, leurs différences et leurs préférences au profit d’un idéal universel démocratique plus grand. Il s’agit du prix très minimaliste à payer pour construire un dialogue et une société commune. Dans tous les cas, aussi malheureux soit-il, les hommes étant par nature inégaux entre eux, les inégalités existeront toujours. Seuls une véritable politique de redistribution des richesses de même qu’un certain universalisme républicain et citoyen peuvent les atténuer. Il faut simplement comprendre que la laïcité n’a rien à voir avec la perpétuation des injustices.




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