La radicale

On est toujours trop radical pour ceux qui préfèrent baisser les bras.

Cégep en français



Le premier ministre Jean Charest a toujours réussi à étiqueter ses adversaires. Aux yeux de plusieurs, Mario Dumont était bel et bien devenu une «girouette» et André Boisclair, un «immature».
Depuis plusieurs mois, M. Charest et tous ses ministres se sont donné le mot pour dépeindre Pauline Marois comme une «radicale», qu'il s'agisse de souveraineté, de laïcité ou, bien entendu, de langue. Même Gérard Deltell a décidé de s'y mettre.
Le dossier linguistique, plus particulièrement l'accès au cégep anglais, sera un thème important de la prochaine campagne électorale au Québec, et l'avis rendu mardi par le Conseil supérieur de la langue française (CSLF) apportera certainement de l'eau au moulin des adversaires du PQ.
À dix jours d'un congrès où les militants péquistes devront se prononcer sur la question, on ne peut pas reprocher au CSLF de manquer d'à-propos. S'il voulait rentrer en grâce après son avis défavorable sur les écoles passerelles, qui avait fortement indisposé le gouvernement, il pouvait difficilement trouver mieux.
Pierre Curzi, qui a mené tambour battant la croisade contre le libre choix au cégep, a qualifié l'avis de «décevant et faiblard». C'est bien possible, mais même Jacques Parizeau, que personne ne peut soupçonner de tiédeur dans la défense du français, juge excessif d'imposer la langue de l'enseignement collégial à de jeunes adultes. Gilles Duceppe et bon nombre de députés péquistes sont également de cet avis.
Même ceux qui sont en principe favorables à un resserrement des règles craignent une réaction négative dans la population francophone, plus particulièrement chez les jeunes, qui constituent une clientèle naturelle pour le PQ. Entre le coeur et la raison politique, les délégués au congrès risquent d'être très divisés.
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Mme Marois elle-même a longuement hésité avant de se ranger dans le camp des faucons, mais la politique interne du PQ a ses exigences et ses congrès sont souvent imprévisibles. Le renvoi du référendum aux calendes grecques était déjà difficile à faire avaler aux militants. Devant l'obligation de se soumettre à un vote de confiance, il aurait été imprudent d'afficher la même tiédeur dans le dossier linguistique.
De toute manière, le PQ a une obligation de cohérence. Après avoir abondamment documenté la précarité de la situation du français à Montréal, il serait irresponsable de ne pas agir sur tous les aspects du problème.
Les données sur la fréquentation du cégep révélées par le CSLF sont pour le moins étonnantes. Plus de 64 % des allophones se seraient inscrits au cégep français en 2009, alors que le chiffre avoisinait les 50 % en 2007. Une hausse aussi marquée en seulement trois ans laisse sceptique. De toute manière, est-il normal que la moitié de la clientèle des cégeps anglais, qui n'arrivent plus à répondre à la demande, soit constituée de non-anglophones?
Des chiffres même exacts peuvent masquer la réalité. En admettant que seulement 5 % des francophones s'inscrivent chaque année au cégep anglais, cela peut se traduire par une proportion de 10 % à Montréal. Vraisemblablement, le pourcentage de francophones qui poursuivent leurs études universitaires en anglais serait encore supérieur, puisque la proportion d'étudiants inscrits au secteur général est nettement plus élevée dans les collèges anglais que dans leurs équivalents français.
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Pierre Curzi s'est étonné que le CSLF n'ait tenu aucun compte de l'étude du démographe Robert Maheu, qui a démontré à partir des données de Statistique Canada que les francophones et surtout les allophones qui étudient en anglais tendent à travailler en anglais par la suite.
Le président du CSLF, Conrad Ouellon, rejette un tel lien de causalité. Selon lui, c'est la langue du travail qui détermine les choix linguistiques et il estime que la menace de l'anglais à Montréal relève largement d'une «illusion».
Cette vision optimiste contraste avec l'étude intitulée Le français et les jeunes, que le CSLF avait publiée en mai 2008. «Peu de jeunes remettent vraiment en question la grande présence de l'anglais dans le milieu du travail québécois, la plupart semblant l'accepter assez facilement. Pour eux, l'usage de l'anglais est incontournable dans le marché du travail. C'est LA langue du commerce et des affaires, la langue internationale, celle qui ouvre toutes les portes», pouvait-on y lire.
Dès lors, la nécessité de faire en sorte que le français demeure la langue commune ne s'imposait plus à leurs yeux. «Pour nombre de jeunes qui sont parfaitement bilingues ou plurilingues, la question de la langue d'accueil et de service n'est pas une source de tension. Comme ils sont aussi à l'aise en français qu'en anglais et qu'ils passent d'une langue à l'autre souvent sans trop s'en apercevoir, ils s'adressent simplement à leur interlocuteur en anglais si celui-ci maîtrise mal le français.»
Ce n'est certainement pas la fréquentation du cégep anglais qui risque d'atténuer cette propension au laisser-faire. Bien sûr, en limiter l'accès va en indisposer certains. On est toujours trop radical pour ceux qui préfèrent baisser les bras.
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mdavid@ledevoir.com


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