Critique

La citoyenneté multiculturelle, de Will Kymlicka

Multiculturalisme - subversion intégrale! - 2

De Will Kymlicka, La citoyenneté multiculturelle, Une théorie libérale du droit des minorités, éditions La découverte, 2001, 352 pages

Source: http://www.republicain.net/site1/lectures/citoyennete_multi.htm
Analyse :
Will Kymlicka n’est pas de ses (sic) auteurs auxquels on porte la contradiction avec des connaissances approximatives. Philosophe, spécialiste du multiculturalisme au Canada, il a été formé à Oxford et a enseigné à Princeton, à Ottawa et à Florence. Il se dit libéral, au sens américain et politique du terme c'est-à-dire non conservateur. Dès la préface, spécialement écrite pour l’édition française, il donne le ton : il s’agit désormais pour lui de dépasser la conception « ancienne » de la citoyenneté « au bénéfice de conceptions nouvelles de l’Etat » pour faire place à un « multiculturalisme d’immigration » et à un « fédéralisme multinational ».
La thèse de Kymlicka est une équation d’une logique implacable qui a déjà convaincu nombre de nos élites qui en ont accepté tous les prolégomènes : puisque les sociétés contemporaines deviennent de plus en plus multiculturelles, il faut reconnaître aux minorités des droits spécifiques pour leur permettre de préserver leur identité face à la culture majoritaire. A partir de cette base, l’auteur tente de démontrer qu’il est possible de concilier cette conception de la citoyenneté avec l’héritage des Lumières : la liberté individuelle, la justice sociale et l’unité nationale. Le grand intérêt du livre réside surtout dans les développements pédagogiques sur la différence entre communautarisme et multiculturalisme, la distinction entre minorités nationales, immigrés et minorités indigènes, entre droits individuels et droits collectifs, libéraux et communautariens, liberté et culture, le tout agrémenté de nombreux exemples et d’un souci de noyer tous les contre-arguments dans un déluge de vérités factuelles.
L'ouvrage, qui a été écrit en anglais (et traduit par Patrick Savidan en français), s'adresse à un public anglo-saxon et plus particulièrement aux Canadiens et aux Américains. Mais le reste du monde y est très présent puisque Kymlicka est convaincu que ce modèle de société a vocation à être diffusé... et tout particulièrement en Europe.



L’Europe ? « Les groupes qui forment la majorité au sein de leurs Etats respectifs deviendront, après tout, des minorités au niveau de l’Union européenne prise dans son ensemble »
La France ? « De tous les pays d’Europe occidentale, la France demeure le pays le plus farouchement opposé à ces conceptions nouvelles de l’Etat et de la citoyenneté. […] mais la France ne s’est pas seulement opposée au droit des minorités sur le plan national, elle est également intervenue dans ce sens sur la scène internationale. »
L’auteur prend un malin plaisir à souligner ce qu’il appelle « les contradictions » de la France qui soutient depuis toujours l’indépendance du Québec mais ne veut accorder aucune reconnaissance spécifique aux musulmans (l’affaire du voile) et aux indépendantistes Corses. L’Hexagone est ainsi désigné comme le premier ennemi de l’avancée du tout-communautarisme et « il est peu probable que cette profonde antipathie disparaisse d’aussitôt » L’exemple français déplaît doublement : d’une part, il a montré son efficacité dans le passé en intégrant les immigrés européens et les immigrés récents (comme le répète inlassablement Malek Boutih) ; d’autre part, il s’exporte aussi bien en Afrique (l’auteur cite le Cameroun) qu’en Europe de l’Est (Roumanie).
C’est une façon somme toute efficace et même convaincante – pour ceux qui hésitent encore - de comprendre le concept très français de « laïcité » (qui n’a pas de traduction dans d’autres langues) et surtout celui de « citoyenneté républicaine.» La thèse de Will Kymlicka est aux antipodes de ce que chaque Français ressent comme une exigence de notre « vivre ensemble » : elle agit finalement comme un repoussoir. « Dans une société qui reconnaît des droits spécifiques aux groupes, les membres de ceux-ci participent à la communauté politique non seulement en tant qu’individus, mais également par l’entremise de leur groupe ; leurs droits dépendent donc en partie de leur appartenance à un groupe », c’est ainsi que nous est résumée l’importance de cette citoyenneté multiculturelle qui devrait régir toutes les sociétés occidentales et ensuite le monde.
Il est regrettable que beaucoup de nos hommes politiques se soient laissés embarqués dans ces thèses et n’ont eu de cesse de se faire les porte-parole pernicieux de cette citoyenneté différenciée, à l’exemple de la décentralisation de Raffarin qui a ouvert la boîte de Pandore des revendications féodales. Le rouleau compresseur de la mondialisation néo-libérale œuvre pour cette segmentation des citoyens en consommateurs rangés selon des critères sociaux, ethniques, culturels, économiques… et en fait des cibles d’autant plus captives que l’Etat garant de la solidarité et de l’égalité nationales disparaît peu à peu.
La France, dont la vocation universelle est non seulement de défendre la tradition républicaine sur son territoire national, mais aussi en Europe et partout dans le monde, est en train d’abandonner cette ambition au profit de l’idée moderne que les particularismes, le communautarisme, doit être reconnu et servi par une puissance publique toujours plus déclinante. Will Kymlicka nous en apporte une démonstration pertinente en défendant le modèle libéral anglo-saxon. Mais plus il avance dans son argumentation et plus l’exception française apparaît comme un rempart qui ne peut se fissurer que de l’intérieur.


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