L'Europe et les enjeux de la politique internationale québécoise

17. Actualité archives 2007


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_ par Fulvio Caccia et Robert Scarcia

Depuis plus de 40 ans déjà, le Québec est présent sur la scène internationale. En mai dernier, le gouvernement québécois se donnait une nouvelle Politique internationale dans laquelle sont identifiées ses priorités en la matière. Afin de connaître l'incidence de cette nouvelle politique au niveau européen, nous avons rencontré le nouveau délégué général du Québec à Paris, monsieur Wilfrid-Guy Licari. L'entretien a eu lieu à Paris le 7 juin 2006.
Vous avez un parcours diplomatique qui se déploie depuis plus de trente ans en Méditerranée, en Europe et dans une moindre mesure en Afrique subsaharienne, notamment votre ambassade au Sénégal et votre poste de directeur général du bureau Afrique et Moyen Orient du ministère canadien des Affaires étrangères. Quel enseignement tirez-vous de votre expérience dans cette partie du monde pour la diplomatie québécoise et canadienne en général ?
W-G.Licari. Avant d'assumer mes fonctions de délégué général, j'avais 37 ans d'expérience en diplomatie qui m'ont emmené en Afrique, en Europe, en Méditerranée et dans le monde arabo-musulman. Mais c'est au Sénégal que j'ai réellement pris conscience de ce qu'est la Francophonie. Quand on vient du Québec ou de la France, on conçoit une Francophonie du nord, celle des pays nantis. Il était donc fort important de connaître cette autre Francophonie et de ne pas oublier que les pays du sud et de l'Afrique subsaharienne constituent la majorité des pays de la Francophonie. Le Sénégal, pays démocratique s'il en est grâce notamment à l'orientation donnée par Léopold Senghor dont on célèbre cette année le centenaire de naissance, fut pour moi un poste d'observation privilégié, durant la présidence d'Abdou Diouf, pour mesurer l'écart entre pays du nord et du sud. C'est là que j'ai pris conscience très vite de la nécessité de la coopération et de la solidarité agissante au sein de la Francophonie. L'idée de la Francophonie a germée comme une vision du nord, un idéal du nord. Mais très vite, le Québec et le Canada également se sont rendus compte que la coopération nord-sud au sein de la Francophonie était indispensable pour la rendre viable, et le Québec s'est engagé sur cette voie, souvent d'ailleurs de manière créative et innovatrice.
Je mesure bien la place qu'occupe le Québec et la perception qu'en ont tous ces pays. D'abord liés historiquement à la France, ils ont progressivement découvert le Québec et nous sommes devenus un peu, je dirais, une « Nation point de mire ». Ensuite la Francophonie s'est élargie et la nécessité de lui donner un toit politique s'est imposée. Ainsi est né le Sommet des chefs d'État et de gouvernements francophones, qui guide l'Organisation internationale de la Francophonie dans son mandat politique.
Avec un effet de retour intéressant, un effet d'échange et de dialogue entre la réalité de ces anciennes colonies, puisque les théoriciens de la décolonisation de certains de ces pays du sud ont fait réfléchir les Québécois...
Jadis la présence du Québec en Afrique était celle des missionnaires Pères blancs. À partir des années 1970, les Africains ont découvert un partenaire francophone, prêt à mettre à disposition son expertise et à soutenir par exemple le développement de systèmes éducatifs à partir de l'Amérique du nord. Partenaire naturel par la langue et la culture, le Québec se distingue ainsi de la France, partenaire historique, grâce à son savoir-faire nord-américain en français. C'est ce que recherchent maintenant les très nombreux étudiants Africains qui viennent se former chez-nous. Beaucoup perçoivent la perspective et la projection internationale du Canada à partir du Québec.
Votre mission à Paris est donc complètement différente ?
Les relations entre la France et le Québec sont intenses, privilégiées et directes. Par exemple, en 2005 nous avons reçu plus de 30 visites ou missions de responsables politiques, dont une quinzaine de visites ministérielles, en plus des visites annuelles alternées des premiers ministres de la France et du Québec. C'est unique et cela donne une idée de notre proximité politique, car la relation France-Québec est politiquement fortement nourrie. Pour qu'elle soit forte économiquement et culturellement, toute relation doit avoir à la base une forte composante de volonté politique qui lui donne son élan. L'impulsion est là, et elle est constante quels que soient les gouvernements en place, droite ou gauche, souverainiste ou fédéraliste.
L'entente fédérale-provinciale sur la présence du Québec à l'UNESCO a suscité une vive réaction de la part des milieux de l'opposition pour qui la voix du Québec serait inaudible devant s'accorder avec celle canadienne ; votre sentiment ?
Le Québec aura bientôt son propre représentant et fera entendre sa voix à l'UNESCO. Il s'agit d'un grand progrès qui démontre qu'il y a une nouvelle donne ; un esprit de concorde entre Ottawa et Québec. C'est aussi l'application directe de ce fédéralisme asymétrique que souhaite développer le gouvernement Harper en réponse aux souhaits du premier ministre Charest. Dans le cas de l'UNESCO, il s'agit, par ailleurs, du prolongement international des champs de compétence interne du Québec.
Quel constat faites de vous des relations économiques ?
Plus de 160 entreprises québécoises sont aujourd'hui établies en France et fournissent quelque 13 000 emplois dans des secteurs aussi différents que les pâtes et papiers, les technologies de l'information ou l'aéronautique, pendant qu'environ 330 filiales françaises oeuvrent au Québec et y emploient 15 000 personnes. La France est d'ailleurs le deuxième investisseur étranger au Québec, derrière les États-Unis et devant la Grande Bretagne. La France est donc un partenaire économique majeur mais je souhaite que nos échanges dans ce domaine atteignent la même intensité que dans les volets politique, éducatif ou culturel. Nous pouvons aller plus loin sur le plan des échanges commerciaux et des investissements.
Quelles sont vos priorités à cet égard ?
Nous essayons d'introduire une meilleure compréhension des avantages qu'offre le Québec et nous faciliterons notamment les maillages entre les PME québécoises et françaises. Je compte également sur nos programmes de coopération décentralisée avec certaines régions de France pour multiplier les partenariats économiques. Le premier ministre Charest l'a dit : la priorité c'est la croissance, la prospérité et la qualité de vie.
Revenons un instant aux chiffres sur l'économie. Mme Gagnon Tremblay a affirmé en mai dernier auprès du Conseil des relations internationales que les investissements en Europe progressaient. Cependant le Conference Board du Canada dans un récent rapport, constate que les investissements directs de l'Europe vers le Canada ont diminué de 5 milliards de dollars entre 2001 et 2004 et que le traité de libre échange entre Canada et l'Union européenne est resté lettre morte. En tant que représentant du Québec quelle est votre sentiment ?
Plusieurs facteurs peuvent l'expliquer. L'Europe est en train de se construire avec les nouveaux pays de l'Est. Il y a des pays émergents surtout en Asie. Mais ce sont les nouveaux marchés en Europe de l'Est et en Asie qui attirent les capitaux européens. Du point de vue du Québec, les investissements français sont prioritaires pour notre délégation. Je constate un vif intérêt de la part des sociétés françaises pour le Québec. Dans la conjoncture européenne actuelle, avec une croissance limitée, il y a peut être un certain ralentissement de l'investissement. Au Québec en 2004, nous avons innové : les premiers ministres Charest et Raffarin ont mené conjointement une mission économique au Mexique, avec 90 PME québécoises et 80 PME françaises. La formule est très intéressante. Nous avons une relation tellement forte que nous cherchons, ensemble, à répéter l'expérience qui s'est avérée positive. Partenaire de l'ALENA nous connaissions bien le Mexique. C'est unique dans l'histoire de la diplomatie québécoise. On espère pouvoir renouveler l'expérience prochainement et je sais que le premier ministre Jean Charest y est attaché.
L'immigration fait peur à l'Europe, le Québec a une forte expérience dans la gestion de l'immigration. L`expertise québécoise pourrait-elle être utile à l'Europe ?
Lise Thériault, notre ministre de l'Immigration et des Communautés culturelles, est récemment venue en France. Elle a pu le vérifier. Notre expérience de gestion de l'immigration et de l'insertion dans le monde de travail est un modèle qui intéresse. Actuellement il y a un débat sur la notion de l'immigration choisie ou sélectionnée qui, pour nous au Québec, coule de source. Ici en France, c'est plus difficile. Il y a l'histoire coloniale de la France à l'égard de certains pays qui rend cette question plus délicate et il y a des perceptions républicaines qui modifient l'approche. Le Canada comme le Québec, n'ayant pas eu de colonies, n'ont pas ce genre d'interrogations et appliquent des politiques plus ouvertes et plus pragmatiques, avec un encadrement plus systématique des flux humains.
De plus en plus les régions en France et en Europe entendent jouer un rôle international, on connaît les ententes entre le Québec et la Bavière et la collaboration avec la Catalogne, quelles sont les initiatives actuelles et futures avec les régions françaises et d'autres régions européennes ?
Les liens du Québec avec les régions françaises ont été formalisés par la signature de plans d'action entre la Délégation générale du Québec et les Conseils régionaux. Le premier plan a été ratifié en 1994 avec Rhône-Alpes, les suivants avec le Nord-Pas-de-Calais, l'Auvergne, le Poitou-Charentes, l'Aquitaine et l'Alsace. Ces plans sont régulièrement évalués et renouvelés. Le mois dernier j'ai signé avec le président Martin Malvy le premier plan d'action entre le Québec et la Région Midi-Pyrénées. Aussi, le Fonds franco-québécois pour la coopération décentralisée, créé par les premiers ministres Charest et Raffarin, qui supporte des projets communs initiés par des collectivités françaises et québécoises, donne aujourd'hui une nouvelle dimension à cette relation. Une dimension qui reflète la maturité et la modernité de nos liens avec la France.
Quelles délégations le Québec compte renforcer en Europe et pourquoi ?
La France conserve une priorité absolue et notre délégation qui jouit d'un plein statut diplomatique est la plus importante au monde. Il y aura un renforcement en Allemagne (Munich et Berlin). En Italie nous avions une délégation jusqu'à en 1987, puis elle a été fermée pour des raisons d'austérité. Elle va être restaurée et elle va s'occuper des pays au sud de la Méditerranée. Ce dispositif va nous permettre de développer davantage encore nos rapports, notamment avec les pays du Maghreb où le Québec est déjà bien présent.
Pourquoi le regard sur le Maghreb passerait par l'Italie et non la France, canal plus naturel à cet égard ?
L'Italie a des liens importants avec le Maghreb et est aussi très bien placée par rapport au sud de la Méditerranée. Bien que la Délégation générale du Québec en France soit la plus grande du réseau, on ne peut pas tout faire de Paris. N'oubliez pas que nous avons la responsabilité de la France et de la Francophonie. Il s'agit de rationalisation de nos ressources et de proximité géographique.
Quel a été le rôle des autres paliers de gouvernement et de la société civile dans l'élaboration de la politique international du Québec ?
Le ministère des Relations internationales veut travailler plus étroitement avec les divers groupes et organismes de la société, au premier chef avec les municipalités, les régions et les universités, qui jouent déjà un rôle actif à l'échelle internationale. Des consultations ont été menées par la ministre Gagnon-Tremblay dans plusieurs régions lors de la préparation de la nouvelle politique internationale du Québec. Des élus locaux, des gens d'affaires, des représentants des milieux de la culture, de l'enseignement et de la recherche ainsi que du tourisme ont été rencontrés pour mieux cerner leurs besoins et comprendre leurs préoccupations en regard de l'action du Québec sur la scène internationale. Une action appréciée et recherchée par nos partenaires.
Comment voyez-vous le rôle des expatriés du Québec ?
Plus le Québec va être présent sur le terrain, plus grand sera le rôle et les activités des Québécois qui travaillent à l'extérieur de ses frontières. Ce sont des opérateurs économiques, des coopérants et des artistes qui sont présents et qui sont des relais naturels. Ce sont eux qui forgent la réputation du Québec. Chacun fait sa petite part. Je ne demande pas mieux que les acteurs québécois soient plus nombreux et présents sur le territoire français.


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