Essais québécois

Jacques Pelletier, lecteur de gauche

17. Actualité archives 2007

Représentant de la gauche universitaire et militante québécoise, Jacques Pelletier, professeur d'études littéraires à l'UQAM, a sûrement été ébranlé par la récente campagne électorale. Partisan enthousiaste de la jeune formation Québec solidaire -- il dédie d'ailleurs son plus récent ouvrage à ses leaders --, Pelletier n'a pu trouver motif de se réjouir dans les résultats du 26 mars dernier. Si on ajoute à cela le fait que Victor-Lévy Beaulieu, son écrivain québécois fétiche, a profité de l'événement pour jouer les hérauts de l'ADQ, on imagine facilement la déprime du professeur.

Ce serait, toutefois, mal le connaître que de croire que ces déceptions l'amèneront à se démonter. En plus de 30 ans de militantisme, Pelletier en a connu plusieurs sans abandonner ses convictions pour autant. La place qu'il occupe dans le champ intellectuel québécois est d'ailleurs assez particulière. Il est un des seuls, de nos jours, à faire ce qu'il fait, c'est-à-dire à combiner la critique littéraire universitaire avec un engagement de gauche résolu. C'est en lecteur de gauche, en effet, plutôt réaliste mais parfois un peu trop volontariste, qu'il analyse romans et essais, de même que les grands courants sociaux qui traversent le Québec et le monde occidental.
Recueil d'une douzaine d'essais d'abord rédigés pour des revues ou des colloques, [Question nationale et lutte sociale. La nouvelle fracture->6227] offre une belle démonstration de cette posture originale. Pelletier y affirme que le renouveau de la gauche québécoise, rendu possible grâce à Québec solidaire (c'était avant les élections), «introduit une nouvelle ligne de partage qui privilégie d'abord la question sociale, qui lui donne priorité sur la question nationale», et «permet de distinguer les uns et les autres à partir de leur rapport au grand capital et à sa logique comme principe de structuration et de régulation de l'ensemble de la vie sociale». Toujours indépendantiste, Pelletier n'abandonne pas la question nationale, mais il se réjouit que l'opposition gauche/droite fasse retour dans le débat comme ligne de partage dominante.
Dans un essai sur «la fatigue culturelle d'hier à aujourd'hui», il revient sur la polémique entre Trudeau et Aquin afin d'en tirer quelques conclusions actuelles. Favorable à l'argumentation d'Aquin, il réitère les raisons historiques et culturelles (transmission d'un héritage national, affirmation symbolique), de même que politiques (contrôle de notre développement social), de faire l'indépendance. Il insiste toutefois sur la nécessité d'inscrire cet objectif dans un projet global de gauche et précise qu'il ne relève pas d'une logique du ressentiment, mais d'une «volonté de dépassement du particularisme et du localisme auxquels le Québec est cantonné dans le cadre fédéral canadien». Surmonter la «fatigue culturelle», qui s'exprime actuellement dans une sorte de «servitude volontaire» et dans une attitude ambivalente, exige donc de renouer avec un indépendantisme fort de «ses fondements historiques et culturels» et «d'un projet mobilisateur tourné vers l'avenir». On reconnaît là, en grande partie, le souverainisme de gauche professé par Québec solidaire, qui insiste sur la souveraineté comme moyen et non comme fin.
Le problème, avec cette logique, c'est qu'elle postule un lien obligatoire entre deux fins distinctes, quoique tout aussi nécessaires l'une que l'autre. La fin de l'indépendance, c'est la liberté. La fin d'un programme de gauche, c'est la justice sociale. Les indépendantistes de gauche affirment avec raison que la première est nécessaire à la seconde, mais ils se trompent en postulant que l'inverse est aussi vrai. Il existe des indépendantistes de droite qui souhaitent la première sans la seconde. Aussi, en imposant un contenu socialement de gauche à la lutte nationale, on prive cette dernière de certains appuis essentiels. Il faut donc, quand on est à gauche, tenir simultanément aux deux fins -- la liberté et la justice --, mais accepter néanmoins de les distinguer dans la lutte. Pelletier rejette cette critique, mais il ne s'attache pas à la réfuter de façon convaincante.
À quoi sert la littérature ?
Par sa nature de recueil, Question nationale et lutte sociale aborde plusieurs sujets distincts dont il est impossible de rendre compte dans l'espace de cette chronique. Pelletier, notamment, y présente une analyse des réactions intellectuelles québécoises aux tristes événements du 11 septembre 2001 (il y souligne entre autres le rôle important du Devoir comme carrefour intellectuel indépendant), il critique la mutation marchande de l'université contemporaine et rappelle, contre une certaine tendance conservatrice, la nécessité de défendre l'héritage progressiste de la Révolution tranquille.
Quelques essais illustrent un des aspects les plus originaux de son travail, c'est-à-dire celui qui concerne sa conception progressiste de la pratique littéraire. Opposé à une conception purement esthétique ou encore postmoderne et relativiste de la littérature, Pelletier adhère plutôt aux thèses d'un Broch selon lequel, d'après ce que l'essayiste écrivait dans Les Habits neufs de la droite culturelle (VLB, 1994), «c'est lorsqu'elle fait primer les considérations éthiques et sociales sur les préoccupations esthétiques que [la littérature] remplit pleinement sa mission». L'achèvement artistique reste bien sûr, selon Pelletier, une condition essentielle d'une littérature digne de ce nom, mais il doit s'allier à une volonté de connaissance de l'humain et du monde, dans le but de transformer ce dernier pour le mieux. En ce sens, Pelletier rejette la thèse selon laquelle la «seule morale littéraire» acceptable serait la «perplexité», une idée défendue, en France, par Antoine Compagnon et, au Québec, par François Ricard.
Pelletier, dans son travail, s'impose donc d'aborder «certaines oeuvres devenues canoniques d'une manière différente de la critique établie qui a tendance à insister sur les aspects les plus conservateurs de ces productions au détriment de leur portée révolutionnaire et émancipatoire». Dans l'oeuvre de Jacques Ferron, par exemple, il s'intéresse à la dimension politique pour faire ressortir le critique social (contre sa classe, sa profession, le nationalisme défensif) tapi derrière l'écrivain. Il consacre aussi un essai au romancier méconnu Pierre Gélinas, issu des milieux communiste, syndical et ouvrier et partisan du «réalisme critique» selon lequel le monde social est essentiel à «la compréhension du drame intérieur» d'un héros littéraire. En revanche, dans un fascinant essai sur Zola et sa conception du peuple comme femme, il débusque le penseur réactionnaire derrière l'écrivain progressiste.
Cette conclusion inspirera-t-elle Pelletier dans un autre dossier, c'est-à-dire celui qu'il prépare sur l'oeuvre de Victor-Lévy Beaulieu pour le numéro de mai-juin 2007 de L'Action nationale? On espère au moins y lire une solide remontrance.
louiscornellier@ipcommunications.ca
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Question nationale et lutte sociale

La nouvelle fracture


Écrits à contre-courant 2
Jacques Pelletier

Nota bene

Québec, 2007, 306 pages


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