Il n'y a pas d'accommodement «raisonnable» à la séparation entre l'État et les Églises

17. Actualité archives 2007

par Ghislain Devroede
Professeur de chirurgie, Faculté de médecine, Université de Sherbrooke

Permettez au non-religieux que je suis, néo-Canadien et néo-Français (de France) que je suis, vivant au Québec depuis plus de 30 ans, de dire haut et fort mon indignation grandissante devant cet envahissement croissant des «religions» qui empiètent sur les libertés individuelles au Québec et au Canada, et cela, au nom, de façon tout à fait légaliste et totalement illégitime, de ces «droits» individuels, dont elles se réclament hypocritement.
J'ai été élevé dans la séparation totale entre l'église et l'État dans ma Belgique natale. Mon mariage, catholique à l'époque, n'avait aucune valeur légale, et chasteté oblige, était précédé d'une union légale, la seule qui avait force de droit.
Inadmissible
La goutte d'eau qui fait déborder le vase, c'est cette triste histoire d'un père empêché de témoigner son amour à son fils, lors d'un examen de natation de son petit garçon de seulement six ans, parce que des femmes musulmanes prenaient un cours de natation tout près («Papa expulsé du cours», de Guy Habre, Le Devoir, 13 décembre 2006). C'est quasi l'image à l'envers de ces voyeurs religieux, troublés d'être attirés par la vision de ces femmes faisant de la gymnastique dans un bâtiment voisin. Dans les deux cas, il s'agissait de YMCA.
La direction du Y aura beau faire toutes les excuses du monde, il y a là une politique inadmissible dans une société qui, faute d'avoir vécu la Révolution française, a tout de même fait sa Révolution tranquille sans trop y perdre de plumes. Mais manifestement en y ayant tout de même perdu quelques-unes, et en n'ayant pas encore appris que l'amour, c'est l'acceptation inconditionnelle de l'autre. Et en mettant cet «autre» sous la domination de religions, quel que soit le dieu dont elles se réclament. Qu'il s'agisse des Juifs hassidiques de la rue Hutchison ou des femmes musulmanes en train de nager au coin de la rue Crescent et du boulevard René-Lévesque.
Ces diktats religieux sont, pour moi, la manifestation de sujets qui n'ont pas encore appris le sens profond de la différence entre spiritualité et religion, ni entre les hommes et les femmes, égaux dans leur essence et leur différence corporelle. Sexualité et religion sont d'ailleurs encore terriblement mêlés, de nos jours, avec un impact somatique souvent perçu dans une pratique médicale.
Cela m'a permis d'être invité par la Société canadienne de théologie à ouvrir les débats lors de leur congrès récent portant sur les constructions du corps en christianisme, par une conférence que j'avais intitulée de façon provocatrice: «Et le Verbe ne s'est pas encore fait Chair.» C'est vrai chez les catholiques; manifestement, à voir le cirque chez les pratiquants des deux autres religions qui viennent de faire les manchettes, c'est vrai chez eux aussi.
La loi, l'absolu
Monsieur Guy Habre dit, oh combien justement, que si nous n'y prenons pas garde, «nos droits fondamentaux seront de plus en plus bafoués par les croyances religieuses des autres», et ce, alors que les organismes décisionnaires cherchent bien plus à être politically correct, et surtout ne pas avoir d'emm..., qu'à être justes envers tout le monde.
La position basse de thérapeute, qui consiste à faire le roseau, à plier, pour ne pas affronter sans rien céder, ce qui donc à long terme permet d'agir avec beaucoup plus d'efficacité, peut devenir un piège. Surtout dans une société légaliste où dire «c'est la loi» peut devenir, en soi, un argument absolu plutôt qu'une valeur relative et limitée dans la chronologie de l'histoire d'une société.
L'accommodement raisonnable doit être une valeur universelle, pas une occasion néo-inventée d'une vision archaïque de la dictature des âmes comme celle qui prévalait jadis, sous une forme bien séculière en chair et en os. Le Québec n'aurait-il pas encore vraiment fait sa vraie révolution tranquille, jusque dans son âme?
Nouvelle forme de dictature
Moins passionné, beaucoup plus intellectuel et observant la mêlée comme le ferait un ornithologue, Pierre Anctil («Quel accommodement raisonnable», Le Devoir, 11 décembre 2006) parle de xénophobie et de racisme qui s'ignorent dans le discours des opposants déclarés à l'accommodement raisonnable.
Si xénophobe je suis, bien qu'importé ici, alors je suis un ethnique francophone. Et je partage totalement la révolte qui se lève chez ces opposants.
Pierre Elliott Trudeau disait avec beaucoup d'humour et de sagesse que l'État n'avait rien à faire dans la chambre à coucher des citoyens. Il n'a rien à faire non plus dans leurs églises et n'a pas à participer à leurs prières familiales. Mais l'espace public, s'il n'est pas neutre, ne peut que prendre parti pour un groupe ou l'autre, en fonction de toutes sortes de lobbys. Et cela est une autre forme subtile de dictature.
Le monde moderne est laïque. Les religions sont apprises au même titre que les mathématiques. Leur source est extérieure au sujet. Et le péché capital de la foi, c'est d'anticiper l'expérience de Dieu. Toute autre est la spiritualité, aspiration de tous les êtres humains qui transcende les variations innombrables des différentes religions sur le même thème. Et seule la liberté intérieure est ce qui compte. Pas les diktats religieux qui briment la liberté des autres.
Ghislain Devroede, Professeur de chirurgie, Faculté de médecine, Université de Sherbrooke


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