Guerre de tranchées entre grands groupes

GESCA vs Quebecor

La guerre médiatique entre les groupes de presse dérape assez souvent pour que l'on s'inquiète de ses effets sur la qualité et la diversité de l'information.
Alors que tous les projecteurs étaient braqués sur TQS, il y a plusieurs semaines, une autre histoire se déroulait. Le Journal de Montréal avait en effet reçu, à la mi-avril, une mise en demeure de La Presse, lui enjoignant de ne pas reprendre les informations de la publication militante indépendantiste Le Québécois, concernant une entente signée entre Radio-Canada et le groupe Gesca en janvier 2001.
Qu'un journal envoie une mise en demeure à un autre pour l'empêcher de publier des informations, voilà qui est assez gênant. La direction de La Presse s'est défendue en disant que la mise en demeure voulait tout simplement s'assurer que les faits soient vérifiés avant publication, parce que les faits publiés dans Le Québécois étaient «erronés», soutenait-elle. L'argument est particulièrement bizarre puisque, quelques jours avant cette mise en demeure, le samedi 12 avril, Le Devoir avait publié un texte d'information reprenant l'information concernant cette entente entre les deux groupes, sans qu'il reçoive de mise en demeure. Ni d'autres journaux d'ailleurs.
Au coeur de cette bataille, donc, se trouve un partenariat signé entre La Presse et Radio-Canada en janvier 2001. À l'époque, ce partenariat avait été annoncé par communiqué de presse. Grâce à la Loi d'accès à l'information, Le Québécois a obtenu l'entente, plus précisément une lettre d'intention qui avait été signée entre les directions de Radio-Canada et La Presse. Cette lettre n'apporte pas d'éléments très nouveaux par rapport au communiqué de presse de l'époque, mais plusieurs personnes tentent d'obtenir le contrat en bonne et due forme qui a été signé par la suite, afin d'aller plus loin.
À l'époque, Radio-Canada et La Presse avaient convenu d'«unir leurs efforts» de façon à «créer des synergies», d'abord par des promotions croisées et des opérations conjointes sur Internet. On pourrait toujours prétendre que Gesca, un groupe privé, a le droit de signer des ententes promotionnelles avec qui il veut. Le problème, évidemment, c'est que Radio-Canada est une institution publique qui, par une telle entente, semble favoriser un groupe de presse plus qu'un autre à l'aide des fonds publics.
La question est surtout de savoir jusqu'où cette collaboration peut aller. À Radio-Canada, on déteste parler publiquement de ce sujet, et on soutient que l'entente de 2001 a été abolie en 2003, remplacée par des ententes ponctuelles, des collaborations au cas par cas.
Personne n'arrive à mettre la main sur des contrats clairs qui définiraient ce type de collaboration.
Mais, vendredi dernier, Le Journal de Montréal révélait que le Syndicat des communications de Radio-Canada veut mettre fin au recours massif aux collaborations extérieures sur les ondes de la SRC, en déposant une plainte à la Commission canadienne des relations industrielles. Pour la première fois, on dispose d'une information statistique précise: le syndicat a calculé que, l'année dernière, sur 835 collaborations effectuées à Radio-Canada (cela comprend tous les collaborateurs de toutes provenances dans les émissions d'information, par exemple le juge John Gomery), environ le tiers étaient des journalistes du groupe Gesca
Le syndicat n'en fait pas une question idéologique, mais syndicale. «Ce qu'on dénonce, expliquait vendredi au Devoir le président du syndicat, Alex Levasseur, c'est l'utilisation importante des collaborations extérieures, en contradiction avec notre convention collective. Il y a des émissions où on entend plus souvent des journalistes d'ailleurs que les journalistes de Radio-Canada.» Le fait que ces journalistes viennent surtout de chez Gesca «soulève des questions», ajoute-t-il, sans pouvoir ou vouloir aller plus loin.
N'importe quel auditeur se pose les mêmes questions en entendant défiler les journalistes de La Presse qui vantent leurs reportages dans certaines émissions de la SRC.
Évidemment, Le Journal de Montréal se faisait un plaisir de monter en épingle vendredi dernier la protestation du syndicat de Radio-Canada. Je veux bien que l'on fouille dans les contrats de Radio-Canada, et il faut le faire parce qu'il s'agit d'une institution publique, mais il ne faut pas être naïf non plus: de l'autre côté, le groupe Quebecor fonctionne de plus en plus en vase clos, montant en épingle les histoires journalistiques de l'ensemble du groupe, faisant une promotion intensive dans Le Journal de Montréal des produits de TVA. Les journalistes des autres groupes de presse ne se précipitent pas sur les ondes de TVA et de LCN. Ce n'est pas dans les publications de Quebecor que vous lirez les meilleurs articles sur le lock-out au Journal de Québec. Et Quebecor a pu constituer son empire de convergence avec l'aide des fonds publics de la Caisse de dépôt.
À la direction de Radio-Canada, on ne cesse de murmurer dans les couloirs que Le Journal de Montréal a un préjugé contre les productions de Radio-Canada, et on aurait même des dossiers sur des journalistes pour le démontrer. On aurait le goût d'ajouter: publiez-les vos dossiers, pour que l'on en finisse!
Plusieurs enjeux autour de cette guerre médiatique mériteraient d'être fouillés. Un seul exemple: qu'en est-il des ententes d'exclusivité publicitaire que les groupes de presse signent, et jusqu'où ces ententes débordent-elles sur le contenu journalistique?
Ce qui me frappe toutefois, c'est de constater comment ce sujet semble difficile à aborder sur la place publique, alors que l'on s'attendrait à ce qu'il soit chaudement débattu par ces grands promoteurs de la liberté de presse que sont les journalistes. Une ou deux fois par année, un syndicat se réveille, par exemple la semaine dernière avec le syndicat de Radio-Canada, ou quand le syndicat de TVA s'était indigné de la présence du Banquier dans ses bulletins de nouvelles, mais, de façon générale, on a plutôt tendance à défendre farouchement sa propre entreprise en accusant le concurrent d'avoir commencé la guerre le premier, ce qui excuserait tous les coups.
Le public ne semble aucunement dupe des préjugés des grands groupes de presse, de leurs préjugés et de cette guerre entre les deux géants. Non seulement il n'est pas dupe, mais cela le rend cynique envers la diversité de l'information. Et ça, c'est peut-être le plus inquiétant.
pcauchon@ledevoir.com


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