Guerre au Liban - Le réductionnisme navrant d'Irwin Cotler

Géopolitique du Proche-Orient

«La conscience que j'ai de la nature essentielle du judaïsme se heurte à l'idée d'un État juif doté de frontières, d'une armée et d'un projet de pouvoir temporel [...]. Il serait à mon avis plus raisonnable d'arriver à un accord avec les Arabes sur la base d'une vie commune pacifique que de créer un État juif [...]. Si nous nous révélons incapables de parvenir à une cohabitation et à des accords honnêtes avec les Arabes, alors nous n'aurons strictement rien appris pendant nos deux mille années de souffrance et mériterons tout ce qui nous arrivera.» - Albert Einstein


Si de tels propos étaient aujourd'hui tenus par une personnalité d'envergure internationale ayant reçu un prix Nobel, elle serait rapidement diabolisée et mise au pilori par ceux qui appuient inconditionnellement l'État d'Israël. J'entends ici essayer de démontrer que l'article d'Irwin Cotler, paru dans le quotidien Le Devoir du 9 août 2006 ([«Liban : les causes profondes derrière le brouillard de la guerre»->1509]), relève plus de la propagande que du débat d'idées.
Il ne s'agit pas de dénier le droit de qui que ce soit à la liberté d'expression, comme le propose M. Cotler. Mais je crois que si une opinion politique est basée sur la négation de la réalité des faits, cette opinion peut être considérée comme propagandiste et nous amener à de dangereuses dérives.
Ne pas nier la réalité des faits
D'entrée de jeu, M. Cotler affirme ceci : «Si nous voulons prévenir d'autres tragédies dans ce conflit, [...], nous devons aller au-delà des manchettes quotidiennes qui voilent la vérité et des clichés qui la corrompent pour nous pencher sur "la" [c'est moi qui souligne] cause réelle du conflit Israël-Hezbollah-Hamas.» De tels propos se rapprochent de ceux que tenait le philosophe et idéologue nazi Heidegger pendant les années 1930. M. Cotler essaie-t-il de nous dire qu'il faut nier la réalité des faits et se construire un monde mental complètement surréel ? J'espère qu'il n'en est rien, mais tout le laisse croire.
Il fait preuve d'un réductionnisme navrant lorsqu'il parle de «la» cause réelle du conflit actuel. Aucun observateur ou analyste sérieux du Proche-Orient n'oserait parler de la sorte. Il semble inutile pour M. Cotler de chercher avant l'année 2000 un iota d'explication à la crise qui secoue actuellement cette région.

M. Cotler affirme qu'une partie de la résolution no 1559 de l'ONU n'a pas été appliquée en territoire libanais car le Hezbollah n'a pas été désarmé. Personne ne peut le nier. C'est un truisme. Un peu plus loin, il écrit : «En fait, si cette résolution internationale avait été respectée, il n'y aurait ni guerre ni victimes israéliennes ou libanaises. Voilà la vérité sans fard.» Encore une fois, son réductionnisme et son manichéisme sont plus que navrants. Réduire le conflit actuel à ce seul aspect des choses relève d'une incompréhension totale du Proche-Orient ou encore de la propagande. Comment explique-t-il qu'il y ait aussi des centaines de morts à Gaza ? Qui trouvera-il à diaboliser pour expliquer cela ?
Héritage d'une autre guerre
Je veux bien croire que le Hamas et le Hezbollah sont des groupes terroristes, mais M. Cotler peut-il nous expliquer pourquoi des représentants de ces deux groupes ont été élus démocratiquement par les populations respectives de Gaza et du Liban ? Ces électeurs sont-ils tous tombés sur la tête ? A-t-il oublié que le Hezbollah fut créé au début des années 1980 à la suite d'une autre guerre qu'Israël a menée au Liban ?
A-t-il oublié que plusieurs centaines de civils palestiniens y ont été massacrés par les milices phalangistes chrétiennes, alliées d'alors de l'État hébreu ? C'est un secret de Polichinelle qu'Ariel Sharon (jusqu'à très récemment à la tête d'Israël) est le principal responsable de ces massacres et que la crise actuelle est, entre autres, son héritage.
J'imagine que, pour M. Cotler, ces faits doivent être relégués aux poubelles de l'histoire et ne peuvent pas être évoqués afin de mieux comprendre le conflit actuel. J'affirme haut et fort que, peu importe «le droit de se défendre» de quelque État que ce soit, un massacre est un massacre. Mais évidemment, ceci ne peut pas faire partie de sa «vérité sans fard».
Terroristes d'hier
Peut-être faudrait-il aussi rappeler à M. Cotler que quelques premiers ministres israéliens qui ont exercé leurs mandats vers la fin du XXe siècle étaient recherchés, avant la création de l'État hébreu, par l'armée britannique comme terroristes. À l'époque, les organisations juives considérées comme terroristes par les Britanniques s'appelaient le groupe Stern, la Haganah et l'Irgoun. Demain, quels seront les groupes qui seront considérés «terroristes» ?
Nelson Mandela fut aussi longtemps considéré par les États-Unis comme un terroriste. Pourtant, il a été élu démocratiquement à la tête de la république d'Afrique du Sud en 1994. Il a aussi reçu le prix Nobel de la paix.
Il est intéressant de noter qu'en 1977, avant l'élection de Mandela, un embargo avait été imposé par l'ONU contre l'Afrique du Sud raciste et que les États-Unis et Israël ne l'avaient pas respecté. L'État d'Israël n'a de leçon à donner à personne en matière de respect des résolutions adoptées par l'ONU et en matière de racisme.
Je n'appuie pas les actuels dirigeants de l'Iran lorsqu'ils appellent à la destruction d'Israël, mais faut-il rappeler qu'une partie non négligeable de la diaspora juive est contre le principe même de l'existence d'un État Juif ? Sont-ils pour autant des juifs antisémites ? Ce sont plutôt des antisionistes. Confondre ces termes, c'est faire preuve d'ignorance ou de malhonnêteté intellectuelle.
Ce que M. Cotler omet de dire, c'est que la résolution no 242 de l'ONU exige aussi «le retrait des forces israéliennes de territoires occupés au cours du présent conflit» (celui de 1967). Cet aspect fondamental de la résolution no 242 n'a jamais été appliqué par Israël et M. Cotler ose s'offusquer qu'une partie de la résolution no 1559 ne l'ait jamais été depuis son adoption par l'ONU. Deux poids, deux mesures.
Je crois que l'une -- et non «la» -- des «causes profondes derrière le brouillard de la guerre» est qu'Israël n'a jamais voulu appliquer la partie de la résolution no 242 de 1967, qui lui demande de se retirer des territoires occupés. C'est sur la base de cette résolution qu'on pourra vraiment commencer à établir la paix au Moyen-Orient.
André Martin
_ Professeur de mathématiques au Collège de Trois-Rivières

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Chercheur pour l'Institut de recherche et d'éducation pour les coopératives et les mutuelles de l'Université de Sherbrooke (IRECUS)





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