Gigoter à plat ventre ou à quatre pattes

Chronique de Robert Laplante


Le Québec a-t-il assez reçu? Recevra-t-il davantage? Les Conservateurs sont-ils vraiment généreux ou seulement opportunistes? Le Canada pourrait donc être réformable? Ça dégoulinait à pleins cahiers, à longueur d'émissions. Les bons vieux réflexes de la dépendance ont charpenté les raisonnements.
Il ne manquait plus qu'un sondage pour compléter la foire. Et sondage il y a eu. Sans surprise, pour les indépendantistes. Les inconditionnels du Canada n'ont pas manqué de soupirer d'aise à voir que «les souverainistes sont dans le trouble», pour citer notre Premier sous-ministre. Un beau spectacle. Le dernier acte, en fait, d'une opérette qu'avait mis en scène Lucien Bouchard qui tenait à rester dans le cadre fédéral pour mieux se donner l'espace de négocier un partenariat dont personne ne voulait et ne veut toujours pas au Canada. La problématique du déséquilibre fiscal est une problématique d'accommodement provincial. Harper et les Conservateurs l'ont compris mieux que tout le monde et ils commencent à en cueillir les fruits, laissant les souverainistes s'escrimer pour savoir à quel moment une miette devient un morceau pour le Québec.

Bon ou mauvais, le budget Harper reste fondamentalement un budget étranger. C'est ce constat que les inconditionnels ne font jamais parce qu'ils sont à prêts à tout pour nous pétrifier dans le statut minoritaire. Et c'est à ce même constat que se refusent éperdument les souverainistes de la gestion provinciale. Le gouvernement Harper conduit la politique du Canada, tel qu'il la conçoit pour réaliser deux objectifs : améliorer ses chances de consolider son emprise sur le pouvoir par le clientélisme à l'égard du Québec, réaliser les intérêts nationaux du Canada sans que ce clientélisme ne lui coûte de concessions stratégiques.
C'est simple et limpide. Pour ne pas voir, il faut simplement faire comme si le Québec n'avait pas d'intérêts propres. Il faut simplement trouver normal de quêter nos impôts pour qu'un gouvernement qui cherche à se placer en phase avec la majorité canadian s'en serve pour nous administrer la becquée. Comme il s'en trouve pour voir un progrès à participer à la délégation canadian à l'UNESCO sous un nom d'emprunt et à titre de «conseiller» révocable et non pas de délégué. La logique de sempiternelle minimisation des pertes s'accompagne toujours de son envers : la sur-estimation des gains. Il y a donc eu «avancée historique», il y aura un fonctionnaire de plus dans les bureaux canadian, une autre sinécure à faire miroiter en récompense aux fidèles...
Ceux-là qui s'imaginent que les fondements du projet indépendantiste seraient atteints parce que tout à coup un parti politique offrirait un bon deal n'ont rien compris de ce qu'est une nation et de ce que doit être un projet d'émancipation nationale. Nous voulons sortir du carcan canadian parce que nous voulons nous occuper de nos affaires et agir sous notre nom. Nous voulons établir nos priorités sans avoir à les rendre acceptables à une majorité qui nous nie. Par-delà les calculs des gains et pertes et toutes les ratiocinations comptables, c'est la seule chose qui compte et qui n'a pas été dite cette semaine. Ottawa nous fait toujours chanter avec nos propres impôts. Pendant que les provinciaux s'agitent pour savoir s'il vaudrait mieux gigoter à plat ventre ou à quatre pattes, les grands enjeux du développement du Québec restent à la merci d'une dynamique politicienne qui, au mieux, les instrumentalisent et, au pire, les ignorent. Combien nous coûte tout cela ? C'est toujours trop cher payer au regard des exigences de la dignité.
Les politiciens péquistes et bloquistes se font malmener dans les enquêtes d'opinion. Ils n'inspirent guère parce qu'ils ne trouvent ni les mots ni les gestes. La figure paternelle d'un Lucien Bouchard de la troisième voie, celle de l'éternelle main tendue et de la bonne entente reparaît donc dans un sondage de politique fantasme pour donner un visage à la tentation de régression velléitaire. La tentation de reporter les échéances, de détourner le regard est toujours aussi forte. Cela pourrait bien chambouler le paysage provincial mais ne changera rien sur le fond des choses. Une figure tutélaire ne fait pas une politique. Les lucides qui s'agitent pensent peut-être avoir trouvé un raccourci vers le pouvoir provincial et ce qu'ils appellent un nouveau rapport de forces avec le Canada, mais ils restent dans la logique de la politique hétéronome, celle qui est déterminée par un Canada fermement décidé à casser une fois pour toutes les aspirations nationales. La marge politique de Stephen harper ne peut que s'élargir en proportion de l'influence éventuelle de ce groupe. Il pourra miser sur le gouvernement de la province et sur une constellation d'aspirants au dialogue avec Ottawa pour tendre les carottes du fédéralisme d'ouverture.
Le Québec risque donc de glisser encore davantage dans les ornières de la politique telle qu'il la connaissait au seuil de la Révolution tranquille. Lucien Bouchard, qui ne rate jamais une occasion de souligner ses inquiétudes pour la génération montante, devrait pourtant s'indigner de ce que cette génération risque bien de faire son entrée dans la vie en devant assumer l'irrésolu et les vieux contentieux résultant du manque de courage et des ambivalences de celle qui l'aura précédée. Les plus graves problèmes du présent et du proche avenir, comme ceux d'hier, sont lestés au point d'en être en partie insolubles parce que notre situation nationale n'est pas dénouée.
Toutes les solutions envisageables nous renvoient à ce cadre élémentaire : ou bien nous pensons nos moyens et nos objectifs comme une minorité se débrouillant avec les ressources que le Canada lui laisse, ou bien nous nous donnons l'État qui nous fera seuls maîtres de nos actes. Entre ces deux façons de voir et de se percevoir, il n'y a pas continuité. Se penser dans la nation, c'est obligatoirement se penser dans la rupture. Nous ne négocierons jamais que la longueur de la laisse. Harper ne dépolarisera qu'en faisant disparaître l'un des deux pôles.
Les souverainistes velléitaires, qui depuis trop longtemps cultivent la tergiversation, auront ouvert toute grande la voie d'un autre détour où le Québec usera ses pas à tenter de se convaincre que son destin se dénouera plus aisément avec l'approbation d'Ottawa. Les lucides ne passeront à autre chose qu'avec l'accord d'Ottawa et selon les modalités qu'il fixera. Le dialogue avec le Canada ne se résume jamais qu'à la variation des thèmes de l'intransigeance ou de l'accommodement avec une minorité niée, pas avec une nation reconnue.
Heureusement pour tout le monde, le Canada n'est pas disposé à jouer longtemps la mascarade. Il n'est pas certain que la cour des Conservateurs sera bien tolérée. Ce pays a des aspirations nationales qu'il entend réaliser pour lui-même et la marge de manœuvre qu'il est prêt à consentir pour gérer la province de Québec est bien plus courte que ce que s'imaginent les tenants de l'autonomie provinciale. Il n'entretient aucune nostalgie pour le beau risque. L'ADQ a déjà donné le vertige. Le sondage du Devoir laisse entendre que cela pourrait bien arriver de nouveau. Et cela reviendra tant et aussi longtemps que les souverainistes accepteront de définir leur action dans le cadre provincial, tant et aussi longtemps qu'ils accepteront de se définir dans une pensée annexée.

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Robert Laplante135 articles

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Robert Laplante est un sociologue et un journaliste québécois. Il est le directeur de la revue nationaliste [L'Action nationale->http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Action_nationale]. Il dirige aussi l'Institut de recherche en économie contemporaine.

Patriote de l'année 2008 - [Allocution de Robert Laplante->http://www.action-nationale.qc.ca/index.php?option=com_content&task=view&id=752&Itemid=182]





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