Gérard Deltell veut « passer la gratte » à Québec

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Québec demeurera un bastion conservateur


(Québec) Les conservateurs misent sur une certaine communauté d’esprit avec la Coalition avenir Québec (CAQ) et sur leur appui indéfectible au troisième lien pour déloger les deux seuls députés libéraux de la région de Québec lors du scrutin fédéral du 21 octobre.


« La région de Québec est importante et on veut gagner », explique le conservateur Gérard Deltell. « On veut passer la gratte ! »


Aux dernières élections, les conservateurs s’effondraient à peu près partout au pays, mais pas dans la région de la Capitale-Nationale. Ils avaient remporté ici 5 des 7 circonscriptions, et 9 des 11 si on inclut les sièges situés dans Chaudière-Appalaches.


Gérard Deltell nous donne rendez-vous dans un restaurant Normandin de Neufchâtel, dans son fief de la périphérie nord. « Ici, c’est l’original ! », dit-il à propos du restaurant.


 

« Moi, je suis né ici, à Loretteville. J’ai 55 ans et j’ai vécu 55 ans à Loretteville, précise-t-il. Je ne suis pas un gars de politique à GPS. Je ne pense pas qu’il faut absolument un candidat de la place. Mais on dira ce qu’on voudra, ça aide. »


L’ancien journaliste distribue les poignées de main. Robert, un travailleur de la construction à la retraite, vient lui promettre son vote. « C’est sûr que vous allez passer ! » Deltell le corrige : « Si je me mets à penser comme ça, je suis mort. »


« On ne tient rien pour acquis à Québec. En 2011, les sept circonscriptions de la région sont passées au NPD. Le Parti conservateur a été exterminé de Québec en 2011 », rappelle le député sortant de Louis-Saint-Laurent.


De passage à Québec la semaine dernière, le chef conservateur, Andrew Scheer, a fait du soutien au troisième lien sa priorité pour la région. La CAQ avait aussi défendu ce projet lors des élections de 2018 avec les résultats qu’on sait : une quinzaine de sièges pour le parti de François Legault, contre un seul pour les libéraux et deux pour Québec solidaire.




Il y a eu un grand débat très clair sur le troisième lien aux dernières élections provinciales. Les électeurs de la région de Québec se sont prononcés. Si le gouvernement québécois va de l’avant, on l’appuiera et on en a fait notre priorité.



Andrew Scheer. chef du Parti conservateur du Canada



Les conservateurs s’engagent à soutenir financièrement la construction du tunnel, mais combien de milliards sont-ils prêts à dépenser ? Gérard Deltell ne veut pas s’avancer.


Une ville multiple


Québec est souvent dépeint à tort comme un bloc monolithique ; une région conservatrice, blanche, réfractaire à l’idée d’indépendance, abonnée aux radios populistes. Les politologues se sont mis à parler du « mystère Québec ».


Pour Simon Langlois, professeur émérite de sociologie à l’Université Laval, ce « mystère » a été dissipé lors des dernières élections provinciales. « Les citoyens de la région de Québec se comportent comme ceux de la couronne francophone de Montréal et ceux du reste de la province sur le plan des intentions de vote », écrivait-il récemment dans une analyse.


Québec est un tissu complexe, mélange de rural et d’urbain, d’appartements de Limoilou ou de bungalows de Beauport et, de plus en plus, de « pure laine » et d’immigrants.


« Il y a autant de différences entre Limoilou et L’Ancienne-Lorette qu’entre Westmount et Belœil, remarque Marc-André Bodet, professeur agrégé au département de science politique à l’Université Laval. C’est simplement que les différences sont plus rapprochées géographiquement à Québec qu’à Montréal. »


Des lignes de fracture se dessinent à Québec entre le centre et ses banlieues. Aux élections provinciales, la périphérie a choisi la CAQ, le centre-ville a préféré Québec solidaire.




Les nouvelles banlieues sont en pleine croissance démographique. Ce sont les familles caquistes typiques, c’est aussi le pays de Gérard Deltell.



Marc-André Bodet, professeur agrégé au département de science politique à l’Université Laval



Le post-doctorant en sciences politiques à l'Université McGill Jean-François Daoust, qui s’est intéressé au « mystère Québec » dans le cadre d’un article scientifique, croit quant à lui que le concept a encore une valeur. « Si on regarde les sondages, dans l’ensemble du Québec, les conservateurs sont autour de 22, 24 %, dit-il. Et dans la région de Québec, avec Chaudière-Appalaches, c’est autour de 36 %. »


« Le francophone moyen a plus tendance à voter conservateur dans la région de Québec, avance M. Daoust. Et c’est très, très probable que la région de Québec se démarque encore le 21 octobre. »


Lightbound batailleur


C’est dans les plus vieux quartiers de Sainte-Foy et Sillery, proches du centre, que tente de se faire réélire le libéral Joël Lightbound. Avocat de 31 ans diplômé de l’Université McGill, il a grandi dans un immeuble de logements de Sainte-Foy.





PHOTO PASCAL RATTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE


Le libéral Joël Lightbound, député sortant de Louis-Hébert





« C’était l’ONU. Il y avait des familles d’Haïtiens, de Roumains… Parmi mes meilleurs amis, j’ai trois Bosniaques qui sont arrivés dans la vague de réfugiés », explique le député sortant de Louis-Hébert.




Moi, ça ne m’a jamais parlé quand j’entendais dire que Québec était une ville blanche. Je n’ai jamais perçu ça.



Joël Lightbound, député sortant de Louis-Hébert



Selon lui, la principale réalisation du gouvernement de Justin Trudeau dans la région de Québec est son soutien au projet de tramway. « Le tramway, c’est 1,2 milliard d’investissement fédéral. Jamais le fédéral n’a fait un aussi gros investissement dans la région de Québec », dit-il.


Les conservateurs se sont engagés à maintenir le financement fédéral s’ils forment le gouvernement. Mais le tramway ne soulève pas le même enthousiasme chez eux. « Ils le font à reculons », croit M. Lightbound.


Joël Lightbound est un homme calme. Il parle posément, sans s’enflammer, mais il devient soudainement batailleur quand il est question des conservateurs.


Leur promesse d’injecter des milliards dans un troisième lien ? « Les gens de la région de Québec se souviennent des ministres et députés conservateurs qui s’étaient fait prendre en photo avec un gilet des Nordiques sur le dos en disant “on va financer le Centre Vidéotron”. Le gouvernement Harper n’a finalement pas mis une cenne dans le Centre Vidéotron. »


Selon lui, les conservateurs font du populisme et alimentent le cynisme dans ce dossier. Les libéraux disent vouloir attendre que le gouvernement Legault propose un projet concret avant de se prononcer. Le coût du tunnel est toujours inconnu.


Évidemment, le député libéral sortant n’est pas d’accord avec l’étiquette conservatrice qui colle à sa ville. « Oui, on a des amateurs de radio dont le biais conservateur est connu, dit-il. Mais il y a aussi beaucoup de gens qui, à la dernière élection, ont voté pour les libéraux ou le NPD, ce qui a permis aux conservateurs d’être élus. »


M. Lightbound l’a emporté avec un peu moins de 5000 voix d’avance en 2015. L’autre député libéral de la région, Jean-Yves Duclos, n’avait quant à lui que 1000 voix de majorité dans la circonscription de Québec.


Joël Lightbound croit les libéraux capables de regagner ces deux sièges, et, pourquoi pas, de même faire une percée dans les banlieues caquistes.


« C’est nous qui avons le plus aidé les familles de la périphérie de Québec avec l’Allocation canadienne pour enfants, assure-t-il. Je pense par exemple à la circonscription de M. Deltell, où il y a 23 000 enfants à peu près. »


Gérard Deltell, lui, l’avait emporté avec plus de 18 000 voix d’avance il y a quatre ans dans Louis-Saint-Laurent. Plusieurs conservateurs avaient comme lui une avance confortable.


M. Deltell croit-il que la région de Québec est conservatrice ? « Si être conservateur, c’est être pour le gros bon sens et la gestion sérieuse des fonds publics, alors oui, en effet », dit-il, dans une formule qu’on devine ne pas être née de la dernière pluie.


Le pont de Québec hante les libéraux


Lors de la campagne électorale de 2015, les libéraux s’étaient engagés à trouver une solution dans l’épineux dossier du pont de Québec dans les six mois. Quatre ans plus tard, le pont rouille toujours. Le fédéral a bien tenté de convaincre le Canadien National (CN) et Québec de partager les coûts avec lui, sans succès. Le repeindre coûterait un demi-milliard, a révélé Le Journal de Québec. « L’expérience politique t’apprend un certain réalisme. L’engagement en six mois était trop ambitieux, reconnaît Joël Lightbound. C’est un dossier très, très complexe. » À la fin d’août, le gouvernement Trudeau a finalement nommé l’homme d’affaires Yvon Charest à titre de négociateur. Sa mission est de replacer le pont dans le giron fédéral, 25 ans après qu’il a été cédé à l’entreprise.


Les espoirs du Bloc


Rayés de la carte dans la région de Québec depuis la vague orange de 2011, le Bloc québécois mise gros sur le retour de Christiane Gagnon. Cette ancienne agente immobilière a été députée pendant 18 ans — de 1993 à 2011 — dans la circonscription de Québec. Elle va tenter de déloger Jean-Yves Duclos. « La région de Québec va voter selon ses humeurs, analyse Mme Gagnon. Regardez, ici, ç’a voté pour le NPD, pour les libéraux, avant c’était nous pendant 18 ans. » Le chef du Bloc, Yves-François Blanchet, est déjà venu trois fois dans la région, remarque Mme Gagnon. Manifestement, les bloquistes pensent pouvoir réussir un retour dans la région de Québec. « Regardez le chantier de la Davie, lance Mme Gagnon. C’est la preuve que les libéraux et les conservateurs ne travaillent pas pour le Québec. La part du Québec dans les contrats aurait dû être de 23 %. On a eu des miettes. » Sur la question du troisième lien, comme sur bien d’autres, le Bloc s’allie avec la CAQ. Il promet de soutenir le gouvernement Legault dans sa demande de financement fédéral.


Le NPD revient de loin


Le NPD avait raflé la mise à Québec en 2011 : les sept circonscriptions de la région Capitale-Nationale avaient été englouties par la vague orange. Quatre ans plus tard, les néo-démocrates ont tout perdu. Feront-ils mieux cette année ? Aucun des anciens députés du NPD issus de la vague orange ne se représente cette année dans Québec. Néanmoins, le candidat du NPD dans Beauport-Limoilou, lui, y croit. « Le gros enjeu pour nous, c’est que Limoilou est représenté par un député conservateur. Les gens de Limoilou ne se reconnaissent pas là-dedans », lance Simon-Pierre Beaudet. Les électeurs du centre-ville ont élu deux députés de Québec solidaire aux dernières provinciales. « Très certainement, sur le plan des enjeux, les positions des deux partis sont relativement semblables », dit-il. Les deux s’opposent notamment au troisième lien. Quant à un possible engouement pour les Verts, qui viendrait torpiller le NPD, Beaudet ne le constate pas sur le terrain. « Honnêtement, personne ne me parle du Parti vert. »