Un patriote exemplaire, un opposant au libéralisme

François-Albert Angers avait-il tout compris dès 1980 ?

Avec 40 ans d'avance, Angers avait prévu le déclin du souverainisme

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Chronique de Gilles Verrier

« Un grand intellectuel hongrois, Istvan Bibo, a déploré la déformation de la culture politique des pays de l'Europe centrale et orientale, souvent incapables d'analyser de manière lucide les phases les plus douloureuses de leur propre histoire. »


Guy LAFOREST


Pour certains, le déclin du souverainisme commence avec le référendum de 1995. Pour d'autres, il commence en 1974. Tâchons d'échapper à la "déformation de notre culture politique" pour "analyser de manière lucide les phases les plus douloureuses" de notre propre histoire récente.



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Pour l'avoir croisé quand je commençais à m'intéresser aux affaires publiques, j'ai gardé le souvenir d'un François-Albert Angers électrisant. Il volait littéralement de tables en tables dans une salle pleine à craquer, remplie par les représentants de quelques 200 associations qui venaient de créer le Front Québec français. Directeur de L'Action nationale (1) et président de la Société saint-Jean Baptiste, Angers était la roue motrice derrière cette grande coalition contre l'infâme Bill 63. Un projet de loi (1969) qui donnait aux immigrants le libre choix linguistique de l'école publique. C'était donner à ceux qui cherchent d'abord à s'installer au pays le pouvoir "individuel" de grossir les rang de la puissante minorité anglophone ou de joindre la majorité francophone. L'opposition était vive. On descendra dans la rue pendant que batailleront au parlement les députés Yves Michaud, Antonio Flamand, Jérôme Proulx. Ce dernier dira : le « bill 63 » place les choix individuels au-dessus du « bien-être de la collectivité et des intérêts supérieurs de la nation».


Si je rappelle ces faits c'est pour présenter François-Albert Angers, donner une idée de sa carrure, avant de reprendre des extraits percutants de son analyse du référendum du 20 mai 1980. Mais je rappelle aussi ces événements pour mettre en relief la mobilisation massive des organisations syndicales, patriotiques et de la société civile de cette époque, qui jure avec le caractère plutôt impensable d'une telle mobilisation aujourd'hui. De fait, c'est tout l'engagement populaire qui avait accompagné la montée de l'indépendantisme qui a disparu. Il n'est pas naturel qu'une juste cause sorte ainsi de la scène de l'histoire par la petite porte. Il serait d'ailleurs superflu de revenir sur les dernières élections du premier octobre pour illustrer l'effondrement d'un parti dont la population exaspérée voulait se débarrasser. C'est dans ce contexte de fin de cycle qu'apparaît utile une relecture de François-Albert Angers car, par-delà presque quatre décennies, il a de quoi nous faire réfléchir sur une affaire « mal engagée et mal conduite ».  



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À quoi faudrait-il attribuer l'indéniable déclin d'une cause ? Dans l'analyse parue à l'automne 1980 (2), F-A Angers mettra en pièces le basculement du souverainisme dans le giron de la pensée libérale. Sans mentionner explicitement le libéralisme dans le texte, il fera remonter le changement majeur qui en revêt tous les aspects à « une dizaine d'années ». En fait, il faudrait plutôt retenir le congrès de 1974, le congrès de l'étapisme, dans lequel Claude Morin jouera un rôle décisif, comme le marqueur d'un passage définitif au libéralisme philosophique et politique. Voyons pourquoi c'est important.


Qu'entend-on par libéralisme ?  Pour le dire tout simplement, c'est la doctrine de la prépondérance des droits individuels. Doctrine dominante au Canada. C'est sur elle que Pierre-Elliott Trudeau fondera la constitution de 1982 et imposera la charte des droits. Très tôt, le souverainisme québécois s'était retranché dans une position défensive par rapport à cette doctrine. Ne parvenant pas à la contrer sur le plan de la philosophie politique, ne voulant pas le faire parce que ce combat de fond s'accordait mal avec l'électoralisme, (3) il fera preuve d'une totale incapacité à lui opposer une autre légitimité : celle de la défense des droits collectifs, dont relève le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Le PQ esquivera donc la bataille des idées qui pouvait ordonner les principes de droit individuel et de droit collectif. C'est une bataille que mèneront néanmoins un certain nombre d'intellectuels dont l'influence sera ignorée dans la conduite du PQ.  


Par l'adoption du libéralisme, le PQ mettra en veilleuse le droit de la nation historique canadienne-française/Québécoise francophone à disposer de son destin. Il était pourtant clair, et ce l'est toujours, que dans le contexte d'un mouvement d'émancipation national, raison première de la création du Parti québécois en 1968, se ranger sur une ligne de primauté des droits individuels à la Trudeau était un poison, un cancer, une ruine. D'un mouvement lancé pour que le peuple conquis de 1760 accède à « la liberté d'aménager le territoire du Québec à son image », on fera du souverainisme un mouvement pour fonder au Québec l'équivalent d'un petit Canada, toujours tenté d'accorder aux droits individuels une valeur supérieure aux droits collectifs en toute chose. Toujours enclin à charger ces derniers d'une connotation suspecte, voire totalitaire. Dès 1974, le PQ penchera donc vers les valeurs canadian. Il adoptera la conception d'une «nation» définie par un patriotisme civique, il résistera de plus en plus à identifier son action avec le caractère sociologique, culturel et historique de la société qui l'avait fait naître, la seule qui désirait un changement de statut politique. 


François-Albert ANGERS (1909-2003)


L'individualisme exacerbé promu par le Canada tend à faire disparaître toute notion de  « droits collectifs » et de « droits nationaux ». En réalité, sous des dehors égalitaires irréprochables, la doctrine libérale, sans le contrepoids des droits nationaux, une nécessité vitale pour les petites nations, devient simplement un totalitarisme à façade vertueuse. Le manquement du péquisme à défendre le droit du national comme un prolongement des droits de l'homme, comme un prolongement de la nature sociale de l'individu incarné dans la nation, est, pour beaucoup, ce qui l'a fait sombrer dans l'insignifiance qu'avait prévue François-Albert Angers. (4)


Plusieurs biographes se plaisent à reléguer Angers dans un nationalisme traditionnel de droite trop vite qualifié de dépassé. Bizarrement, ce n'est pas tant un « traditionaliste » qui se révèle ici, mais un esprit droit que le libéralisme ne pouvait corrompre. Dans sa critique d'une rare lucidité et d'une grande clairvoyance, il défendra des positions dévastatrices contre le virage étapiste. Il avertira du déclin inéluctable du PQ. Ses conclusions seront celles d'un visionnaire. Son analyse rappellera aux plus vieux qu'ils ont eu tort de ne pas prendre au sérieux ses mises en garde; elle apprendra aux plus jeunes qu'une voix libératrice s'était bel et bien exprimée sans trouver son écho. Les erreurs du passé pouvaient être corrigées. Il y avait une autre approche possible que celle des Lévesque-Morin-Parizeau. Mais Jacques Parizeau avait décidé de continuer dans les mêmes ornières, avec les mêmes résultats, poursuivant le même déclin. Néanmoins, pour son oeuvre, il aura droit aux mêmes éloges qu'on avait déjà décernées à René Lévesque. Mais l'histoire n'a pas fini de départager tout cela. D'autres biographes viendront écrire des bilans politiques moins empreints de cette affligeante "solidarité" avec l'échec. Échecs qui ne manquent pas d'apparaître intentionnels tant l'abandon des combats à mi-chemin et l'absence de tout esprit de résistance les traverse. On ne peut que remarquer une malheureuse continuité de caractère qui va de la Conquête jusqu'à aujourd'hui chez les Canadiens-français-québécois, qui tranche avec le caractère des Canadiens des premiers 150 ans. Peuple alors redouté et redoutable, lions de l'Amérique du Nord et fondateurs du Canada. La libération consiste à retrouver le caractère intrépide et l'esprit de résistance de la Nouvelle-France envers et contre tous. Notre identité n'est pas un bol de soupe, elle ne peut être volée sans que nous y consentions. 


Les conclusions de F-A Angers seront sans appel : 


« Nous allons perdre notre Québec même en accédant à l'indépendance politique » 


et plus loin : 


« En fait, si nous insistons pour n'être que des Québécois, notre sort se réglera vraisemblablement en fonction de la confusion qui en résulte. Notre histoire nationale propre vient pour ainsi dire de se terminer. »





 


APRÈS LE RÉFÉRENDUM II


 


La cause fondamentale du Québec indépendant a changé de sens


« ...depuis la fondation du RIN jusqu'à l'opération référendaire du gouvernement issu du parti Québécois, la cause fondamentale du Québec indépendant a changé de sens. Et à un point tel, à travers les divers épisodes référendaires, que la légitimité même de la cause québécoise se trouve compromise. Mais de cela le parti Québécois, comme le gouvernement Lévesque, ne sont pas seuls responsables, même si on ne peut exonérer trop facilement ce dernier d'avoir développé des complexes qui n'allaient pas de soi et, qui ont tendu à desservir, sinon à trahir même la véritable cause québécoise. »


Mise à l'index du nom des fondateurs du Canada et de nos valeurs


« La cause est québécoise parce qu'il s'agit d'un territoire ayant nom, le Québec, qui réclame son indépendance. Mais il reste qu'une des principales raisons de la confusion où nous sommes tombés vient de ce que la nouvelle génération des néo-nationalistes indépendantistes des années 1960 a voulu rompre avec l'histoire qui avait fait de nous, d'abord les seuls vrais Canadiens et fondateurs du Canada, à quoi s'était ajoutée la distinction de "Canadiens-Français", quand les Anglais vivant au Canada ont voulu se dire aussi des "Canadians". Dans un sursaut de fierté anti-colonialiste mal dirigée, on a voulu mettre à l'index jusqu'au nom "Canadien", pour ne plus être que des "Québécois". Cela a correspondu d'ailleurs avec un processus général de répudiation des valeurs que véhiculait notre histoire nationale, de construction d'un nouveau nationalisme proprement québécois qui n'aurait rien de commun avec l'ancien, dont on voulait totalement se dissocier. »


L'expression québécois n'avait pas d'histoire et allait nous engager dans une lutte de signification


Les tenants du changement de nom 


« ...n'ont pas assez tenu compte que l'expression "Québécois", elle, n'avait pas d'histoire et que tout le monde, ne la comprenant pas ou se refusant même à la comprendre comme eux, allait nous engager dans une lutte de signification de ce qu'est un Québécois. Tant que nous nous disions Canadiens-Français, personne d'autres que nous ne pouvait s'identifier à notre histoire, à nos droits, sans accepter de s'identifier à nous, tels tant de Canadiens-Français qui portent effectivement des noms anglais, irlandais ou écossais. »




La dérive libérale : Renoncement au droit imprescriptible d'un peuple à disposer de lui-même remplacé par le concept démocratique libéral qui accorde aux deux nations le droit de se prononcer sur le sort de la nation demanderesse.


« Dès que nous nous sommes dits Québécois s'est amorcée la prétention de beaucoup d'autres d'être Québécois autant que nous. Nous venions de leur offrir la chance de nous voler non seulement notre nom, mais notre pays même du Québec. Et notre gouvernement issu de la pensée indépendantiste a donné une sorte de sanction légale à ces prétentions en établissant le droit de vote au référendum de l'auto-détermination sur la citoyenneté canadienne et la résidence au Québec, et non pas sur l'appartenance nationale qui fonde ce droit. Le prétexte? Il lui fallait se comporter ainsi pour agir en bon démocrate et en esprit dépourvu de tout préjugé raciste. Le sort d'une nation, de notre nation, a été ainsi remis aux mains d'une proportion importante de Québécois qui n'en font pas partie. »


Le libéralisme évacue les droits nationaux qu'il transforme en droits de la majorité.


« Dans cette nouvelle perspective, le caractère français du Québec n'est plus qu'une question de majorité actuelle, non plus une question de droits nationaux fondamentaux, historiques, donnant droit de réclamer la latitude d'aménager le territoire en nation française de langue et de civilisation. La nouvelle situation présuppose que les autres groupes ne se distinguent de nous que par le nombre, et constituent des communautés aussi valides que la nôtre et dont nous devons, comme majorité, respecter les particularités en renonçant aux efforts d'intégration et d'assimilation, exactement comme nous avons fait; mais nous de plein droit dans l'intérieur du Canada comme minorité. » 


La nation qui est à l'origine de toute cette action pour un Québec indépendant est en train de se laisser dessaisir de la propriété du Québec


F-A Angers caractérise ainsi l'arnaque référendaire :


Autrement dit :


« la nation qui est à l'origine de toute cette action pour un Québec indépendant est en train de se laisser dessaisir de la propriété du Québec qu'elle réclamait en affirmant son droit à l'autodétermination. Elle admet la règle que la minorité "étrangère", coalisée avec une minorité des membres de la nation, puisse décider de l'avenir politique de celle-ci et de son orientation culturelle. Actuellement "française et pluraliste" dit-on, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'une autre majorité s'estime justifiée de la déclarer autre selon l'état de majorité ou de minorité des groupes qui fondent le pluralisme. »


Nous avons été les seuls Canadiens jusqu'à la guerre de 1914 - Two nations at war


« Michel Brunet avait trouvé la vraie formule, celle qui a de la substance, quand il refusait de traduire les termes et distinguait au Canada deux nations: les "Canadiens" formant une nation sociologiquement bien caractérisée mais privée de son État, et les "Canadians", nouvelle nation en formation à l'intérieur du territoire enlevé à la France et tentant de nous éliminer par émigration, assimilation ou minorisation à l'état d'insignifiance par noyade dans un flot d'immigrants. C'était reconnaître le fait, qui ne pourra jamais être changé, que nous sommes et avons été les seuls Canadiens, on peut dire au moins jusqu'à la guerre de 1914. Même cette distinction sémantique que nous nous sommes laissé imposer, sur la différence de sens du mot "nation" en anglais et en français, est en bonne partie de la foutaise que nos trop grands soucis de bonne entente nous ont fait gaver pour nous faire accepter comme normal que les Anglo-Canadiens ne nous considèrent pas "as a nation". Séraphin Marion montrait, dans Le Devoir du 9 ou 10 juillet .1980, que tous les auteurs anglais d'avant 1850 parlaient de nous comme étant "la nation canadienne". »


« Et je répète encore une fois que Lord Durham, dans sa formule célèbre parle de "two nations at war in the same State". »


Angers réfute deux arguments


a- Les Canadiens-français des autres provinces 


« Il est bien évident que les Canadiens-Français des autres provinces continuent d'appartenir à la nation, comme restent Français tous les Français hors de France qui maintiennent leur attachement à leur patrie d'origine. Cela ne veut pas dire qu'en continuant de nous appeler Canadiens-Français nous étions obligés de faire participer à nos décisions du Québec ceux qui ont quitté celui-ci... »


b- La nation ethniciste 


« N'y a-t-il pas déjà au Québec tous les Harvey, les Murray, les Warren, les McNicoll, les Blackburn, les Fraser, les Allen, etc., pour régler ce débat. »


Les Québécois, tel que nous avons accepté de les laisser définir pour la participation au référendum, ont-ils droit à l'autodétermination?


« Problème éminemment sérieux donc que cette confusion autour du "Québécois", car elle met en jeu le fondement même de notre légitimité à revendiquer le droit à l'autodétermination dans l'intention de pouvoir construire nous-mêmes le Québec de demain. Car la question se pose: les Québécois, tel que nous avons accepté de les laisser définir pour la participation au référendum, ont-ils droit à l'autodétermination? Je crains fort que la réponse ne soit: NON! Car ce Québec-là n'est pas propre aux seuls Canadiens-Français, peuple conquis, réclamant comme tel, et légitimement comme tel seulement, sa libération. Ce Québec-là est un produit de l'histoire canadienne et sur lequel le Canada a des droits si ce n'est pas la primauté des nôtres que nous affirmons. »


Nos droits nationaux ne relèvent pas du principe démocratique mais du droit des peuples 


« Car le droit à l'autodétermination ne relève pas du principe démocratique, mais du droit des peuples, des vrais peuples à disposer d'eux-mêmes. Et le Québec de "tous les Québécois" indifférenciés n'est pas un vrai peuple, mais une partie de ce peuple canadien qui tient la nation canadienne-française en sujétion. »


« Ne voit-on pas le ridicule de parler du droit à l'autodétermination, par rapport au Canada, des Canadiens-Anglais vivant au Québec? Pour eux, voter "oui" au référendum eut équivalu à une trahison de leur vrai pays, le Canada; une injure à la nation "Canadian" dont ils font partie. Leur demander de dire "oui" à notre autodétermination? »


Les scrupules loufoques de René Lévesque (plaidés par Claude Morin)


« Situation complètement loufoque, dont un René Lévesque n'a pas su se tirer en raison de faux scrupules démocratiques et d'une peur quasi morbide de tomber dans le racisme, alors que ce dont il s'agissait, c'était d'avoir le courage d'affronter la vérité contre les déchaînements de faussaires de la démocratie soucieux de leurs privilèges et de leur domination. »


L'absolutisme des libertés individuelles, amené par le libéralisme a annihilé le droit et les libertés collectives.  Ce que souligne Angers relève du fait que nous nous soyons trop présentés comme une majorité au Québec, certes une majorité statistique mais une minorité sociologique, négligeant d'insister sur la minorité crue que nous sommes dans le sens canadian et combien déterminant de notre existence.


« Mais pourquoi ne blâmer qu'un René Lévesque, alors que j'ai vu tant de nos nationalistes même les plus traditionnels se sentir tout honteux à la seule pensée qu'on pourrait nous accuser de racisme parce que nous tenterions de faire reconnaître les exigences du plus élémentaire bon sens: à savoir que doivent voter sur un tel problème, ceux-là seuls qui appartiennent, non pas à un certain territoire, mais à la nation concernée. Ferions-nous voter tout le Québec s'il s'agissait de savoir si les Inuits veulent s'autodéterminer? Cela qui nous paraîtrait d'un ridicule achevé ne l'est pas moins même si les "étrangers" ne sont que 20% du Québec. »




Le droit à l'auto-détermination supplante et ordonne le principe démocratique 


« Non, le droit à l'autodétermination ne peut pas être fondé sur l'idée de démocratie, car on aboutirait à l'absurde. Au nom de la démocratie, n'importe quelle section de territoire, n'importe où, pourrait décider de se séparer si tel le voulait la majorité de ses habitants. Les Montréalais pourraient décider demain de former un pays indépendant, et ainsi de suite du Saguenay-Lac-Saint-Jean, etc. Le droit à l'autodétermination est une affaire de nation, c'est-à-dire de communauté ayant une histoire, de vie en commun, dans un état d'affinité généralement linguistique et culturel, etc., avec l'exigence de l'occupation historique d'un territoire, qui rend praticable l'exercice du droit. Ce droit supplante et ordonne le principe démocratique auquel il interdit de pouvoir briser la communauté nationale sur la base de fantaisies individualistes majoritaires. »


« Et au moment de l'exercice du droit, il est proprement absurde de faire voter des personnes qui sont en dehors de la communauté concernée. Cela, qui devient si difficile à saisir, et même à admettre dès qu'on fait intervenir le terme "Québécois", saute aux yeux si on parle des Canadiens-Français. »


Que sont les anglo-canadiens qui vivent au Québec ?


« Mais alors que faire des Anglo-Canadiens qui vivent avec nous depuis presque toujours et qui s'estiment aussi Québécois que nous? Ils s'estiment peut-être aussi Québécois que nous parce qu'ils aiment vivre physiquement au Québec à leur façon. Mais s'ils restent Canadiens-Anglais, ils ne sont évidemment pas Canadiens-Français de quelque façon que ce soit. Ils ont leur citoyenneté canadienne, mais ils n'ont pas encore les qualités d'une citoyenneté québécoise qui devrait se définir en fonction de la communauté francophone du Québec si celui-ci était, avait été ou devenait un pays indépendant. »


Un OUI de « tous les Québécois » accoucherait d'un petit Canada 


« De sorte qu'un "oui" ne résoudrait guère mieux le problème pour autant qu'il reste posé dans la perspective "québécoise" actuelle plutôt que canadienne-française. Un "oui" massif obtenu avec la collaboration des anglophones et des allophones dans l'équivoque du droit à la non-intégration, créerait les bases d'un Québec nouveau. Car alors, ceux-là s'estimeraient reconnus comme des communautés distinctes, pourvues de droits et se retrouvant, au Québec, dans la même position que nous avons soutenus être à l'intérieur du Canada. Ils nous réclameraient leur droit de rester eux-mêmes en raison même du droit que nous leur avons concédé de décider avec nous selon leur entité propre. »


La théorie des « droits acquis » devient la théorie des « droits consacrés » : un colonialisme patrimonial qui refuse de dire son nom 


« Lors du débat sur la langue à propos du bill 63, j'ai fait remarquer, dans mes analyses de L'Action nationale, que la façon dont René Lévesque conduisait son argumentation d'opposition, en fondant les droits des anglophones sur une théorie de droits acquis, engageait le Québec dans la voie de la formation d'une seconde Belgique, c'est-à-dire d'un pays finalement bilingue, non pas d'un vrai Québec français. Grâce à Camille Laurin, la loi 101 nous a évité les confusions les plus flagrantes en réduisant les droits statutaires reconnus des anglophones au rang d'un privilège consenti généreusement en raison de considérations historiques spéciales, non en vertu d'un droit fondamental réel; et en orientant toute la loi dans le sens d'une francisation totale de toutes les autres institutions. Ainsi s'est affirmée l'existence et se sont fondées les bases d'un Québec français linguistiquement parlant, qui laisse sous-entendre nos droits, non pas de majorité démocratique, mais de nation possédante du Québec, d'en faire un pays de culture "québécoise" au sens, qu'il faut inéluctablement faire intervenir si l'on veut se comprendre, de "canadienne-française". »


« la nation possédante de droit et seule justifiée d'exercer ses droits pour construire un Québec de culture... canadienne-française. »


« Mais cette législation restera bien fragile et finira par sauter, si dans tout le reste de notre politique nous ne nous affirmons pas comme la nation possédante de droit et seule justifiée d'exercer ses droits pour construire un Québec de culture... canadienne-française. Car si je dis "québécoise", tous les "Québécois" tels que nous les avons fait voter au référendum sur leur libre disposition d'eux-mêmes, tels qu'ils étaient, — réclament le droit perpétuel de rester ce qu'ils sont, de se développer comme communauté anglaise, italienne, allemande, ukrainienne, etc. Et il n'y a plus une nation du Québec de culture bien définie, mais une nouvelle nation québécoise en formation dont la culture ultime sera le résultat d'un mixage plus ou moins complet des cultures des différentes ethnies selon leur bon vouloir. En ce sens, le "non" massif de l'élément non-canadien-français de la population québécoise sauve en partie la situation en faisant la preuve concrète de l'erreur commise; et nous permet de nous reprendre. »


« Mais c'est notre histoire nationale, les droits historiques qui en découlent pour fonder notre autorité qui, seuls, nous justifient de réclamer la possession fondamentale et le droit d'aménager le Québec selon notre culture par l'intégration et l'assimilation graduelle de ceux pour qui nous sommes une terre d'asile, de liberté et de prospérité. Et non pas notre majorité qui n'est en la matière qu'instrumentale dans la possibilité de faire valoir nos droits. Serions-nous minorité, ou le deviendrions-nous que nos prétentions n'en seraient pas moins fondées, quoique évidemment plus difficiles à exercer. »




Jugement sur l'Action nationale - le libéralisme gangrène nos institutions les plus respectées


« Inutile de dire que dans la tradition de L'Action nationale, le nouveau Québec "français et pluraliste" dont parlent d'aucuns est trop plein de l'équivoque du Québécois indifférencié pour ne pas risquer d'être une trahison de la lutte séculaire pour un Québec français. Ce qu'il s'agit de faire respecter ce sont les droits de notre nation française d'Amérique de retrouver la possession pleine et entière du territoire national qui lui reste de sa longue histoire de lutte pour le triomphe d'un lieu de civilisation française en Amérique. »


Droits de minorités ethniques et intégration à la culture nationale


« Cela ne veut pas dire que nous nions les droits individuels des minorités ethniques qui habitent avec nous de conserver à leur guise leur langue et des traits de leur culture originelle, qui ne peuvent qu'être une cause d'enrichissement de notre propre culture. Mais cela veut clairement dire que nous devons cesser d'avoir peur de parler d'une politique intelligente et humaine d'intégration de ces ethnies à notre culture nationale de façon que leurs membres deviennent progressivement de véritables Québécois-Canadiens-Français avec les générations. Il nous faut cesser de nous laisser rendre honteux, par la propagande anglophone répandue chez nous par les ethnies, de parler d'intégration et même d'assimilation des minorités à notre civilisation. »




Tant de confusion depuis dix ans - 1970 - en fait, 1974,  cinquième congrès du PQ, le congrès de de la soumission tout azimut à la doxa du libéralisme


« ...nous avons malgré nous généré tant de confusion depuis dix ans. Que nous nous désignions comme Québécois ou comme Canadiens-Français, il va nous falloir remettre de l'avant avec beaucoup de force et de détermination, par une surenchère de coeur bien dirigé, l'essentiel: à savoir que le Québec est la partie du Canada (historique nous n'y pouvons et n'y pourrons jamais rien) nettement destinée par toute son histoire à incarner le fait français en Amérique. Et qu'il n'est pas question d'en démordre, si antidémocratiques ou racistes qu'on puisse nous prétendre pour cela. »


« Ce qui est indéniable, c'est que dans notre situation historique, il est plus facile de faire passer et accepter notre cause en nous définissant comme Canadiens-Français plutôt que comme Québécois. La preuve en est maintenant faite par les confusions dans lesquelles cette dernière notion a fait tomber même nos chefs supposément les plus avisés. Mais si on n'y peut plus rien psychologiquement; par rapport à nous, à cette "fierté d'être Québécois" qui en a motivé plusieurs, alors que cette fierté nous pousse à vouloir trouver, à partir de là, la formulation plus significative capable de nous tirer de la fraude dont nous sommes en train de devenir les victimes consentantes. Il faut nous rendre compte comme avec Michel Brunet pour le terme "canadien" qu'il y a à distinguer pareillement deux sortes de Québécois; parallèlement aux expressions "Canadiens" et "Canadians", il y a des "Québécois" et des "Quebeckers". De sorte que parallèlement encore et pour fins de distinction en traduction, il faudrait parler de "Québécois-Français" et de "Québécois-Anglais", dont ressortira l'évidence que le droit à l'autodétermination ne concerne et ne peut concerner que les Québécois-Français, les autres ne pouvant nullement y être impliqués, sauf par rapport au droit des Québécois-Français de le leur imposer en s'auto déterminant. Les considérations de politique électorale, de langage édulcoré sur le sujet pour gagner le vote des autres ne doivent plus être tolérés par rapport à cette ligne droite. Si nous ne sommes pas disposes à affronter les exigences d'une politique d'autodétermination, n'en parlons plus et passons à autre chose. »


Nous allons perdre notre Québec même en accédant à l'indépendance politique 


« Aujourd'hui, après le référendum, après que contre tout principe valable, que par faux démocratisme et à l'encontre de tout bon sens, nous avons accordé le droit de se prononcer sur l'autodétermination à tous les Québécois canadiens sans distinction d'appartenance nationale autre que canadienne, une réflexion sérieuse va s'imposer à ceux qui songent encore à un Québec indépendant quant à savoir quelle sorte de Québec ils veulent construire. Et si c'est un Québec français qu'ils envisagent des redressements majeurs d'attitudes vont s'imposer. Dans la perspective de l'évolution actuelle, ce qui se prépare, c'est un tout autre Québec que celui que nous avons travaillé à libérer: un Québec bilingue et biculturel, multilingue et multiculturel. Nous allons perdre notre Québec, même en accédant à l'indépendance politique. »


Le libéral-souverainisme admet le droit de la minorité de nous déposséder


« Le Québec que nous voulions libérer, c'est le Québec conquis en 1760 et qui a vécu depuis sous divers régimes d'occupation de types constitutionnels plus ou moins élargis en termes de libertés démocratiques. Nous songions qu'un jour, ce Québec-là, le Québec des Français canadiens, foyer d'une nation, se prononcerait lui-même avec tous ceux qui l'ont joint, pour faire rayonner en Amérique une civilisation franco-québécoise. Or ce n'est pas ce Québec-là qui est impliqué dans l'oeuvre mise en train par le gouvernement actuel au référendum. C'est un Québec curieux, bigarré, dont on ne peut pas dire que son peuple désire, ou peut désirer sa libération. Oui! Mais la majorité fait la règle du jeu, rétorque-t-on. — Mais, justement, cela n'a rien à voir avec la question. Encore une fois, ce n'est pas un problème de majorité, mais de droit que nous pouvons avoir comme nation de leur réclamer en justice la liberté de disposer de nous-mêmes. Si ce n'est pas cela, c'est qu'alors nous admettons leur droit de nous déposséder éventuellement quand ils auront pu devenir majorité faute d'avoir été assimilés. »


Notre histoire propre, notre épopée en Amérique vient de se terminer


« En fait, si nous insistons pour n'être que des Québécois, notre sort se réglera vraisemblablement en fonction de la confusion qui en résulte. Notre histoire nationale propre vient pour ainsi dire de se terminer. Avec notre population décroissante, vieillissante, par dénatalité, le développement économique du Québec, en s'activant, va appeler un peuplement croissant d'immigrants de toute sorte devant qui nous démissionnons en leur conférant tels qu'ils sont les mêmes droits que nous de décider de l'avenir du Québec. Cela pèsera encore plus fort pour le "non" dans de prochains référendums. (...) Autrement, notre sortie du Canada deviendra chaque jour plus impossible, pendant que notre proportion dans l'ensemble canadien se dégradera rapidement, donc notre influence à Ottawa. Et dans Québec même, notre proportion s'amenuisera, quoique plus lentement; à la faveur de quoi grandiront les réclamations multiculturelles résultant de notre renonciation à la liaison "Québécois" et "intégration ou assimilation à la nation originelle". »


 


Notes

1- François-Albert Angers est celui qui occupera le poste de président de l'Action nationale le plus longtemps, soit de 1954 à 1986, poste qu’il cumulera avec celui de directeur de la revue ( L'Action nationale ) de 1959 à 1967. https://action-nationale.qc.ca/recherche-par-auteur/numeros-2017/307-janvier-fevrier-2017/999-histoire-de-la-ligue-d-action-nationale


2- Tous les extraits qui suivront sont tirés de la partie 2 d'une analyse en deux parties intitulée Notre référendum. Le texte complet de  « Notre référendum II », publié dans l'Action nationale d'octobre 1980 se trouve ici : http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3531775

3- La première partie, Notre référendum I, que nous ne traitons pas dans cet article, critiquait sévèrement l'électoralisme adopté également lors du cinquième congrès du Parti québécois de novembre 1974. Le texte intégral se trouve dans l'Action nationale de septembre 1980http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3531774


4- Joseph-Thomas Delos consacre un chapitre de son livre La Nation (tome 2) à la relation entre les droits de l'homme et les droits du national. On peut en trouver des extraits ici : https://gilles-verrier.blogspot.com/2018/09/le-probleme-de-civilisation-la-nation.html


 


 


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Gilles Verrier114 articles

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Entrepreneur à la retraite, intellectuel et autodidacte. Je tiens de mon père un intérêt précoce pour les affaires publiques. On peut communiquer avec moi et commenter mon blogue : http://gilles-verrier.blogspot.ca





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1 commentaire

  • Jean-Luc Gouin Répondre

    14 février 2019

    Vous forcez la réflexion, monsieur Verrier. 


    Et pour faire très court - car si je m'embarque, je ferai plus long que vous encore - je retiendrai l'extrait suivant de votre propos (peu importe en l'occasion le qui et le quoi des analyses de tout un chacun de nous, tous, ici, en pays de la Vigilie) :


    « Il n'est pas naturel qu'une juste cause sorte ainsi de la scène de l'[H]istoire par la petite porte.» 


    Cela étant, François-Albert Angers (qui était toujours des nôtres il y a une quinzaine d'années à peine) était autre chose, en effet, qu'un « vieux monsieur » en porte-à-faux au discours ambiant des soixantines, des septantines, et des octantines. 


    En dépit des réserves qui peuvent, pour ce qui me concerne, m'habiter sur certains aspects de sa pensée (car il s'agit bel et bien d'une analyse personnelle solidement articulée du réel social et politique du Québec de l'époque), vous rappelez, monsieur Verrier, que ce disciple d'Esdras Minville demeure toujours, aujourd'hui, une source riche de réflexion pour notre temps. 


    Alors merci, Gilles (si vous m'autorisez cette familiarité bien respectueuse), pour ce labeur d'écriture en quelque manière réparateur. 


    Pour ne pas dire réhabilitant face à la débilitance de notre présent - d'une vacuité proprement dramatique.  


    JLG / en guise de Valentin pour le Pays-toujours-pas-encore