Fallait-il commémorer Vimy?

Vimy

Lorsque la police montée débarque, les Français ont toujours un petit air étonné en voyant ces habits rouges défiler avec leur chapeau qui amuse les enfants. Surtout lorsque suivent, pas très loin derrière, un premier ministre du Canada qui baragouine un étrange français et une reine d'Angleterre qui a tout à coup l'air de se prendre pour la reine du Canada. La majorité des Français qui regardaient dimanche ce cérémonial avait l'impression d'avoir été transportée dans un vieux film de Sacha Guitry décrivant les moeurs et usages à la cour de Versailles.

Mais puisque tout cela semble plaire aux Canadiens, pourquoi pas? C'est ainsi que les Français, peuple poli entre tous, ont accueilli dimanche dernier la célébration du 90e anniversaire de la bataille de Vimy. Avec le discours d'un premier ministre français considéré comme en préretraite, quelques images à la télévision et des entrefilets dans la presse, cet événement aura somme toute été traité comme l'affaire privée des Canadiens. Pour le reste, avouons que plusieurs se sont demandé ce qu'il y avait à commémorer. Une question que peu d'entre nous auront osé poser.
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La mort est toujours un scandale, à plus forte raison celle de 3600 soldats dans des conditions atroces. La mémoire de ces hommes courageux méritait d'être rappelée, comme celle de tous les soldats et civils morts dans cette boucherie sans nom qui coûta la vie à 20 millions d'êtres humains.
Fallait-il pour autant s'empêcher de réfléchir au sens de cette guerre? L'enseignement de l'histoire est dans un tel état au Québec qu'on peut lire dans certains journaux que les soldats canadiens sont tombés au combat pour défendre «les droits de l'homme, la démocratie et la solidarité internationale». Et quoi encore! Rappelons qu'en combattant l'Allemagne, alliée à l'Autriche-Hongrie et à la Turquie, l'Entente cordiale, qui regroupait la Grande-Bretagne, la Russie et la France, ne cherchait qu'à défendre son butin. Il faut beaucoup d'ignorance pour plaquer sur la Première Guerre mondiale un combat antifasciste et démocratique qui n'appartient qu'à la Deuxième.
Les leaders canadiens-français de cette époque ne s'y étaient d'ailleurs pas trompés. Ils furent les seuls à défendre l'indépendance du Canada malgré Ottawa. Les journalistes Olivar Asselin et Jules Fournier dénoncèrent une «infâme doctrine» qui engageait les Canadiens dans un conflit qui ne les concernait pas. Avec raison, ils ont vu dans cette participation un engagement servile dans une guerre entre puissances qui voulaient se repartager le monde. En suivant le troupeau à l'abattoir, le Canada n'a pas manifesté son indépendance, comme a voulu le faire croire Stephen Harper, mais sa soumission au diktat impérial.
Déchiré par son amour de la France et cherchant à ménager le clergé (qui consentit pendant un moment à envoyer à la boucherie les bons et loyaux sujets de sa majesté), le directeur et fondateur du Devoir, Henri Bourassa, est d'abord conciliant. Mais l'honnêteté intellectuelle devient la plus forte lorsqu'il reconnaît qu'«en stricte logique», il aurait «dû combattre toute intervention militaire». D'ailleurs, Bourassa mine le moral des troupes en dénonçant une politique de défense soumise aux besoins de l'Empire. S'il faut se préoccuper des petits peuples européens, dit-il, il ne faut surtout pas oublier ces «Prussiens d'Ontario» qui refusent des écoles françaises aux Canadiens français. Lorsque, à l'approche de la conscription, il affirme que «les flots de sang français feront germer des moissons d'or anglais», le conseil des ministres à Ottawa envisage même de faire interdire Le Devoir et arrêter son directeur.
Quatre-vingt-dix ans plus tard, l'opinion éclairée des nationalistes canadiens-français n'a pas eu droit de cité à Vimy. Au contraire, Stephen Harper a préféré transformer un geste de soumission coloniale en symbole de fierté nationale. La seule véritable manifestation d'indépendance aurait été de refuser le diktat de Londres, comme le soutenaient les seuls vrais nationalistes canadiens de l'époque. Les milliers de soldats qui ont donné leur vie sur la crête de Vimy n'auront servi que de chair à canon pour l'Empire. Qu'un bataillon composé de francophones, le Royal 22e Régiment, y ait servi pour la première fois n'y change rien. Cette commémoration, avec son décorum suranné, a même un petit côté indécent lorsqu'on se rappelle que ces mêmes fusils canadiens pure laine firent quatre morts à Québec lors des émeutes contre la conscription.
Nous demandera-t-on demain de commémorer l'envoi des 7300 volontaires canadiens lors de la guerre des Boers? Rappelons que l'immense machine de guerre qui s'est mise en branle à Vimy est celle qui a tracé le chemin aux atrocités sans nom de la Deuxième Guerre mondiale, préparant la montée des totalitarismes qui ensanglantèrent le siècle.
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Le Canada a toujours trouvé le moyen de passer à côté de son histoire. Son seul grand moment républicain, celui qui aurait pu être l'équivalent d'un 14 juillet, c'est évidemment les insurrections de 1837-38. Or cet événement a été mis au ban de l'histoire officielle canadian.
Récemment, le gouvernement de Jean Chrétien a dépensé des millions pour faire croire que le Canada avait été fondé dans l'éphémère comptoir de Port-Royal. Chacun sait pourtant que l'acte fondateur du Canada fut la création de Québec en 1608, comme l'a finalement reconnu Stephen Harper dans son discours de Bucarest.
Nous revoilà dans le déni de l'histoire. Dire la vérité sur Vimy, ce serait accepter que les leaders nationalistes canadiens-français qui ont dénoncé cette guerre coloniale avaient raison contre l'esprit colonisé et impérialiste qui régnait à Ottawa. Ce serait reconnaître que les véritables défenseurs de l'indépendance du Canada ne se nommaient ni Borden ni Mgr Bruchési mais Olivar Asselin et Henri Bourassa. Ce serait en finir avec une part du mensonge canadien.
Voilà peut-être pourquoi les Européens, revenus de toutes les guerres, lorgnent notre police montée avec un oeil poli mais distant.
Correspondant du Devoir à Paris
crioux@ledevoir.com


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