Faits pour se détester

« Notre avenir, un dialogue public »


Ce n'est pas d'hier que la politique crée des rivalités qui dégénèrent en véritable haine. À défaut d'un problème d'horaire aérien, Jean Chrétien aurait certainement trouvé un autre motif pour justifier son absence quand les libéraux rendront hommage à Paul Martin au congrès de la fin novembre.




Il est tout de même moins fréquent de voir deux anciens premiers ministres continuer à se crêper le chignon sur la place publique des années après avoir quitté la politique active, comme Lucien Bouchard et Jacques Parizeau l'ont encore fait la semaine dernière. Il fallait vraiment qu'ils en aient gros sur le coeur pour régler leurs comptes le jour où l'on érigeait une statue à un de leurs plus illustres prédécesseurs.
Il est vrai qu'ils cultivent leur animosité depuis de longues années. Ils semblent même s'être déplus au premier coup d'oeil. Dans son autobiographie, M. Bouchard raconte leur première rencontre après sa nomination comme négociateur en chef avec les centrales syndicales en 1979 : «Je fus décontenancé par la froideur de son accueil [...] Les premières semaines furent difficiles, la civilité n'arrivant pas toujours à dissimuler les réticences du ministre des Finances.»
Manifestement, le temps n'a fait qu'empirer les choses. Est-il besoin de refaire l'inventaire de leurs déclarations destinées à s'embarrasser l'un l'autre ? Si M. Bouchard a sérieusement étrillé M. Parizeau durant les mois qui ont précédé le référendum de 1995, ce dernier lui a remis la monnaie de sa pièce plutôt dix fois qu'une.
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Leur passe d'armes de jeudi dernier permet peut-être de comprendre un peu mieux pourquoi ils se détestent autant. Cette fois-ci, la question nationale n'était pas en cause, du moins au départ. C'est la vision économique et sociale que sous-tendaient les remarques de M. Bouchard sur notre prétendu manque d'ardeur au travail qui a fait sortir son prédécesseur de ses gonds.
M. Parizeau est un des plus illustres rejetons de la bourgeoisie d'affaires québécoise, mais il est un peu le mouton noir de son clan. Plutôt que de reprendre la très prospère entreprise fondée par son père, il a choisi la carrière universitaire et il s'est rapidement rangé dans le camp du mouvement plutôt que de l'ordre.

Précisément parce qu'il est issu d'un milieu où l'argent ne constitue pas un problème, M. Parizeau n'a jamais été impressionné par ceux qui en ont. Aussi bien dans sa carrière politique que dans sa vie privée, il n'a jamais été prisonnier des tabous de sa caste. Il a même semblé prendre un certain plaisir à transgresser les règles.
Lucien Bouchard, lui, est l'enfant du Québec profond et modeste, qui associait la réussite tout court à la réussite financière. Maintenant qu'il fait enfin partie du club des biens nantis, il en épouse aussi bien les préjugés que les projets. Ces deux-là étaient faits pour se détester.
La semaine dernière, à l'université McGill, où il célébrait le premier anniversaire du manifeste Pour un Québec lucide, M. Bouchard a raconté qu'il n'oublierait jamais le jour où il s'était envolé en catastrophe pour New York pour supplier les agences de crédit de ne pas abaisser la cote du Québec, leur promettant d'atteindre coûte que coûte le déficit zéro en trois ans.
Le jour même de l'ouverture du sommet de Montréal, le 30 octobre 1996, M. Parizeau avait dénoncé vigoureusement dans Le Devoir le projet de son successeur. Déjà, il disait s'inquiéter des compliments que lui adressaient les «grands hommes d'affaires, adversaires traditionnels de la souveraineté». Comme si le grand bourgeois avait flairé le parvenu.
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Il était pratiquement inévitable que la question nationale revienne sur le tapis. À son tour, M. Bouchard s'est donc vidé le coeur en rappelant combien il avait été déçu par le discours du M. Parizeau, le soir du référendum.
En réalité, rien n'assure que M. Bouchard aurait été en mesure de tenir un autre référendum si le chef officiel du camp du oui avait eu la défaite plus élégante. La victoire mitigée du PQ aux élections de 1998, qui a condamné le camp souverainiste à l'impuissance, a été bien davantage le résultat des compressions douloureuses imposées par la lutte contre le déficit que de la phrase malheureuse de M. Parizeau.
Certes, il a manqué une magnifique occasion de se taire, mais qu'a fait le PQ depuis pour refaire son images auprès des communautés culturelles ? Onze ans plus tard, les candidats «pure laine» ont toujours le monopole des circonscriptions où le parti a une chance raisonnable de faire élire un député.
Ce que M. Bouchard aurait davantage raison de reprocher M. Parizeau, c'est d'avoir autant tardé à lui céder les commandes en 1995. S'il l'avait laissé présider le comité du oui, l'histoire aurait pu être bien différente.
Il est vrai que c'était beaucoup demander. M. Parizeau pouvait difficilement oublier qu'au moment où lui-même claquait la porte du gouvernement Lévesque pour protester contre le «beau risque», M. Bouchard partait faire le beau à l'ambassade canadienne à Paris. Pendant qu'il s'efforçait de raviver la flamme souverainiste, après avoir succédé à Pierre Marc Johnson, l'ambassadeur devenait ministre à Ottawa et assurait que «le Québec va mieux prospérer au sein de la Confédération».
M. Parizeau a peut-être déçu M. Bouchard, mais on ne peut certainement pas l'accuser d'inconstance. Avec ses qualités et ses défauts, personne ne doute que M. Parizeau soit toujours souverainiste. Que pense aujourd'hui M. Bouchard ? Que les Québécois sont trop paresseux pour faire la souveraineté ?
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mdavid@ledevoir.com


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