Le Devoir d'histoire

Élection municipale 2009: que ferait Jean Drapeau?

Corruption à la ville de Montréal


Deux fois par mois, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie et d'histoire, mais aussi à d'autres auteurs passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur marquant. Cette semaine, un politicien, Richard Bergeron, chef du parti Projet Montréal et candidat à la mairie, se demande ce que pourrait être un Jean Drapeau de 2009.
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Jean Drapeau demeure l'un des plus illustres dirigeants que Montréal ait eus au XXe siècle. Plus encore que sa longévité à la mairie de la ville -- 29 ans --, c'est l'héritage de Drapeau qui impressionne. Dès que ce nom est évoqué, trois réalisations extraordinaires viennent à l'esprit: le métro, Expo 67 et les Olympiques. Que ferait Jean Drapeau s'il était candidat à la mairie de Montréal en cette année 2009? En revisitant le personnage, il est possible d'identifier les clefs de ce que serait une «manière Drapeau» de donner un nouvel élan à la métropole.
Drapeau est une personnalité qui a beaucoup évolué avec le temps. C'est pourquoi il convient de distinguer trois époques de Drapeau: le moraliste, l'exubérant, le gestionnaire.
Le moraliste
Jean Drapeau était jeune -- 38 ans -- quand il fut élu maire de Montréal pour la première fois en 1954. Avocat, il était devenu une personnalité publique à partir de 1950, en tant qu'assistant de Pacifique Plante, chef de l'escouade de la moralité qui mena une enquête aux conclusions dévastatrices sur la corruption au sein du Service de police de Montréal.
Sitôt élu, Drapeau déclencha une vague de répression contre les maisons de jeu, les bordels et les débits de boisson clandestins du Red Light. Cela fit de lui un ennemi à abattre aux yeux de Maurice Duplessis, lequel mit sa puissante machine électorale au service de quelqu'un de plus docile, Sarto Fournier, qui défit Drapeau à l'élection de 1957.
Jean Drapeau entreprit aussi la réalisation de ce qui allait devenir le réseau routier supérieur de Montréal: élargissement des boulevards Dorchester et Henri-Bourrassa et de la rue Lajeunesse, construction de l'autoroute Métropolitaine, etc. Vu de l'oeil d'aujourd'hui, les débuts de cet effort d'adaptation de la ville à l'automobile laissent un goût mi-amer. Tout d'abord parce qu'on ne pouvait élargir un boulevard tel Dorchester sans démolir les bâtiments riverains. Pour Drapeau, cela se fit sans remords puisqu'il s'agissait d'«enlever des laideurs de taudis». Cela impliquait aussi de retirer les tramways des rues de Montréal. Ce maire Drapeau de la première période était à l'évidence subjugué par les transformations engagées depuis dix ans déjà dans les grandes villes états-uniennes.
L'exubérant
Montréal était une ville larguée par le reste de l'Amérique urbaine quand Jean Drapeau en était devenu maire pour la première fois. Après l'avoir assainie et lui avoir donné un premier élan de modernisation, façon nord-américaine, il mettra, à partir de 1960, 15 années pour en faire la métropole de second rang la plus réputée du monde.
À l'élection de 1960, Jean Drapeau prit l'engagement de construire un métro. Lors de son premier mandat, il n'avait pas paru avoir de sensibilité à l'endroit du transport collectif, au contraire. Qu'est-ce donc qui l'a convaincu de faire du métro une priorité pour Montréal? Probablement parce que Toronto avait désormais le sien. Qu'à cela ne tienne, Montréal en aurait un plus moderne, plus beau, plus rapide, plus confortable et plus long.
De l'engagement électoral du candidat Drapeau à l'opération d'un réseau de métro constitué de 26 kilomètres de tunnels et de 26 stations, il aura fallu compter six années et demie. Et le tout n'aura coûté que 213 millions de dollars. Aujourd'hui, six ans et demi, c'est le temps que ça prend pour faire les études de faisabilité de projets dix fois plus modestes.
C'est sur fonds propres de la Ville, sans aucune aide des gouvernements supérieurs, que le réseau initial du métro fut construit. L'expertise technique était aussi celle de la Ville, comme Jean Drapeau n'a pas manqué de le souligner lors de l'inauguration des travaux: «Je veux remercier tout d'abord le directeur des travaux publics de la Ville de Montréal, M. Lucien L'Allier. [...] Je veux remercier également son équipe d'ingénieurs. Et je suis heureux de signaler qu'il s'agit surtout d'un groupe qu'il a formé de jeunes ingénieurs de son service, à qui l'administration renouvelle son entière confiance... » Quand a-t-on réentendu un maire de Montréal exprimer semblable fierté envers les employés de la Ville?
En 1962, à la suite du désistement de Moscou, Jean Drapeau fit en sorte que Montréal soit la ville hôtesse d'Expo 67. L'Expo fut inaugurée quatre années et demie après la toute première annonce. Tout a été dit sur Terre des Hommes, moment magique, s'il en fut, de l'histoire de Montréal.
Drapeau défendit d'abord la candidature de Montréal pour les Olympiques de 1972, qui furent accordés à Munich. Mais pas question de laisser tomber: le 12 mai 1970, Montréal décrochait les Jeux de 1976. Bien sûr, le stade a laissé un souvenir acide. N'empêche que les Olympiques ont contribué à la haute image de marque dont Montréal bénéficiait à l'époque. En 1979, un jeune diplômé en architecture, votre serviteur, voyageant en Europe, n'avait qu'à dire qu'il venait de Montréal pour que tous le trouvent intéressant.
Côté ombre, Jean Drapeau était le contraire d'un grand démocrate. À l'élection de 1970, il joua de la Crise d'octobre pour remporter 52 postes de conseillers municipaux sur 52. La destruction de l'exposition Corridart, à quelques jours de l'ouverture des Olympiques, fut un sommet d'autoritarisme. C'est aussi durant cette période que Drapeau le démolisseur de quartiers -- 30 000 logements détruits, 125 000 personnes évincées --, pour motif de construction du réseau autoroutier ou de réalisation de grands projets, accomplissait l'essentiel de son oeuvre.
Il reste que le grand Drapeau, celui dont tous se souviennent avec reconnaissance et respect, plus un pincement au coeur chez certains, est indéniablement celui de cette période 1960-75.
Le gestionnaire
À partir de la reprise des Jeux par Québec fin 1975, et plus encore de la prise du pouvoir par René Lévesque une année plus tard, les feux de la rampe se détournent de Montréal. Désormais, c'est à Québec que ça se passe! Au tournant de la soixantaine, Jean Drapeau est déjà l'homme d'une autre époque. Il demeurera pourtant maire de Montréal durant dix longues années encore.
L'époque ne fut pas bonne pour Montréal. L'arrivée d'un gouvernement souverainiste déclencha un véritable exode de la communauté anglophone. Au même moment, les Montréalais découvraient le réseau autoroutier mis en place depuis 15 ans, avec la contribution empressée de Jean Drapeau: les familles achetèrent des autos et déménagèrent en banlieue. En dix ans, la population de Montréal chuta de 234 000 habitants, passant sous la barre du million en 1981. La capacité d'entreprendre de la Ville était hypothéquée par la dette résultant des projets des années précédentes. Enfin, la crise économique de 1982 acheva de couper les jambes à Montréal.
Dans un contexte aussi défavorable, que pouvait faire Drapeau, sinon gérer la Ville au jour le jour?
Reconnaissons-lui cet ultime coup de génie que fut l'Opération 20 000 logements. En 1977, en réaction à l'exode des familles, l'administration Drapeau lança l'Opération 10 000 logements, construisant des quartiers complets, tels Angus, Georges-Vanier ou André-Grasset. L'Opération connut un tel succès qu'il fallut rapidement doubler la mise. Encore aujourd'hui, les principales innovations introduites à ce moment, dont la mixité sociale de l'habitat et la formule du condo, constituent le coeur de la politique d'habitation de la Ville.
Évoquer le génie de Jean Drapeau laisse entendre qu'il aurait conçu chacun des projets ayant marqué son règne. «Les projets, ça commence par une idée. Qu'on a soi-même ou qu'on puise chez les autres. [...] Très souvent, l'idée n'est pas de nous, mais elle nous frappe, on la reçoit, elle nous séduit et, après l'avoir entretenue quelque temps, on essaie d'en faire un projet. Mon style, si je peux employer l'expression, c'est de travailler [...] à examiner l'idée d'un autre pour voir s'il est possible d'en faire un projet.» N'est-ce pas là tout ce que devrait être le leadership du maire d'une grande ville?
Jean Drapeau
- Jean Drapeau a toujours été pertinent. Au milieu des années 1950, il fallait commencer par assainir Montréal, ce qu'il a fait. Revenu au pouvoir dans les années 1960, il a satisfait le désir des Montréalais d'appartenir à l'Amérique et au monde. Les dix dernières années, il a sans doute souffert de voir ses Montréalais quitter, les uns pour Toronto, les autres pour la banlieue, et plus encore de réaliser que concernant les seconds, il était au moins en partie responsable de cet exode: il a répliqué par une politique d'habitation audacieuse.
Les grands enjeux de notre époque sont les changements climatiques, la sortie de l'ère du pétrole, l'affirmation d'une nouvelle conception de la qualité de vie urbaine, la résurgence du sentiment collectif en réaction aux excès de l'individualisme, et la nécessaire émergence d'une nouvelle économie. Autrement dit, le monde doit changer et va changer au cours des dix prochaines années. Peut-on croire qu'une personne aussi intelligente que Jean Drapeau ne le comprendrait pas?
- Il serait ambitieux pour Montréal. Le métro, une exposition universelle et les Olympiques, les trois quasi simultanément, voilà tout Jean Drapeau. Imaginez un instant qu'il entende dire que Toronto se donne dix ans pour étendre de plus de 120 kilomètres son réseau de tramways, que Québec vient de mettre en valeur sa rive fluviale, ou encore que Montréal fait désormais pâle figure face à Barcelone, une ville que l'on regardait de haut il y a 30 ans. Il faudrait l'attacher, son Honneur le maire Jean Drapeau, pour l'empêcher de lancer d'un seul coup dix grands projets.
- Quoi qu'il décide de faire, il le ferait vite. Jean Drapeau livrait rapidement la marchandise. Pourtant, personne n'a jamais osé dire qu'il s'agissait de projets bâclés. Revenant aujourd'hui à l'Hôtel de Ville, Drapeau fulminerait: «Cessez de me casser les pieds avec vos 400 000 études chaque fois que je propose de lever le petit doigt. Après tout, un métro, une exposition universelle ou les Jeux olympiques, c'était un tantinet plus compliqué à planifier que les projets dont on parle ces années-ci à Montréal!»
- Il aurait confiance en la capacité de faire de la Ville. Avec Drapeau, c'est la Ville de Montréal qui construit le métro, tient les Jeux olympiques et est maître d'oeuvre de l'Expo. À l'évidence, Jean Drapeau avait une confiance inébranlable en la capacité de faire de la Ville, cette institution qu'il a consacré sa vie à construire et sur laquelle il n'a eu de cesse de s'appuyer.
Sous l'angle du financement, Drapeau dirait à Québec et Ottawa: «Je lance tel projet, à telle date. En vertu des programmes existants, votre contribution s'élève à X et Y. Si vous consentez à y aller d'une contribution supplémentaire, n'en faites pas un prétexte pour intervenir sur la nature ou sur l'échéancier du projet.»
Sous l'angle de l'expertise technique, son réflexe ne serait pas de distribuer des contrats à la cantonade. Il convoquerait plutôt ses directeurs de services pour leur tenir ce discours: «Je compte sur vous. Voyez ce que sont nos effectifs dans les domaines en cause. S'il manque du monde, procédez aux engagements requis. Assurez-vous de bâtir une équipe solide. Il en va du succès du projet et de la crédibilité de la Ville.»
- Il lui faudrait apprendre à composer avec les citoyens. À tort ou à raison, Jean Drapeau était réputé pour son autoritarisme, ce qui ne serait plus acceptable aujourd'hui. Cela ne signifierait pas qu'un Drapeau contemporain devrait se coller un sourire aux lèvres en permanence et ne débiter que des phrases creuses soufflées par des experts en communication, comme cela est devenu si courant...
Quels seraient les engagements précis de Jean Drapeau s'il se portait candidat à la mairie de novembre 2009? Difficile à dire. Chose certaine, lorsqu'on revisite ses dimensions -- le moraliste, l'exubérant, le gestionnaire --, on comprend que Montréal aurait un maire.
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Richard Bergeron, Chef et fondateur de Projet Montréal
Richard Bergeron est diplômé en architecture et possède un doctorat en aménagement. Il est l'auteur, entre autres, de Les Québécois au volant, c'est mortel (Les intouchables, 2005) et du Livre noir de l'automobile (Hypothèse, 1999). Projet Montréal tiendra son congrès les 23 et 24 mai.
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Richard Bergeron, Chef et fondateur de Projet Montréal

R. Bergeron est diplômé en architecture et possède un doctorat en aménagement. Il est l'auteur, entre autres, de {Les Québécois au volant, c'est mortel} (Les intouchables, 2005) et du {Livre noir de l'automobile} (Hypothèse, 1999).





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