Digitus in oculo

Tribune libre




Lucien Bouchard a manqué une belle occasion d'observer son « devoir de réserve ». Car il faut bien avouer qu'en termes de raison économique, il se met le doigt dans l'œil. Dans la crise de la foresterie actuelle, par exemple, qui est coupable du gâchis : sont-ce vraiment les travailleurs et les syndicats ou la gestion irresponsable et le sous-investissement du patronat ?
La productivité est une question complexe : plus que le nombre d'heures travaillées, c'est la productivité par heure de travail qui compte. Cela implique que les dirigeants d'entreprise investissent une part notable des profits dans l'équipement et l'efficacité, et que l'État les tienne à l'œil dans les secteurs stratégiques pour la nation, comme la forêt. Sinon, ils seront tentés d'engranger le plus de profits tout de suite pour les actionnaires et de déplacer ensuite leurs activités ailleurs de façon tout aussi durable, puisque ce sont des multinationales. Quelle différence pour les actionnaires de Kruger que les profits proviennent d'usines en Abitibi ou en Colombie ? Dans Attendez que je me rappelle, René Lévesque aborde la foresterie en rappelant combien il sera impératif pour les prochains vingt ans, donc de 1986 à 2006, que les gouvernements du Québec surveillent les compagnies pour les forcer à développer une gestion durable à la scandinave, sans quoi ce sera le désastre économique du secteur. Qui est vraiment responsable de cette défaillance, les Québécois qui « ne travaillent pas assez » ou l'idéologie du laisser-faire de certains dirigeants politiques comme Bourassa et Bouchard ?
Certains, plus cyniques, remercieront Lucien Bouchard de s'assurer d'être de moins en moins populaire en se transformant en père-fouettard. Sûr que pour plusieurs il est en train de passer d'idole à cuistre. Plutôt que de travailler à un retour politique, il semble déployer désormais toutes ses énergies en bonimenteur du grand patronat. Il déplore avec ce grand patronat que le projet du casino ait été abandonné, mais il ne pipa pas un mot en 2003 contre la décision libérale de sacquer la salle de l'OSM dont il est pourtant le parrain ! Évidemment, le beau trou qui est resté en plein centre-ville, qui nous aide assurément à quitter « l'immobilisme », on ne peut le blâmer sur les satanés groupes communautaires ! On lui saura donc gré de se discréditer, puisqu'il n'a visiblement plus le courage d'affirmer une vérité qui déplaira non pas aux travailleurs mais à une partie, canadienne, du patronat, que le Québec a besoin de la souveraineté pour redresser son développement économique, comme le rappelait Robin Philpot ce mois-ci. Denis Monière le montre bien dans 25 ans de Souveraineté.
Imagine-t-on un instant le bénéfice démographique de la souveraineté, particulièrement pour Québec, mais aussi bien au-delà, par les politiques publiques, la fierté, l'immigration maîtrisée ? Imagine-t-on combien le Québec pourrait enfin miser sur ses atouts en combinant électricité, rail, auto électrique pour redémarrer sa croissance en profitant des occasions qu'offre la nouvelle économie du XXIe s., qui devra se passer toujours plus du pétrole ?
Enfin, il faut travailler pour vivre, et non pas vivre pour travailler. Les francophones le savent mieux que les Japonais ou les États-uniens. Faudrait-il avoir honte de cette sagesse ? Il est permis de douter que le Québécois de la classe moyenne soit plus malheureux que le Tokyoïte ou le Texan de classe moyenne, malgré les espèces ou les gadgets qu'ils possèdent en plus !
Cela ne signifie pas qu'il n'y ait rien à faire pour améliorer le bien-être des Québécois, au contraire. Mais à regarder la forte productivité de pays comme la Norvège ou la Finlande, par exemple, on s'aperçoit qu'elle ne passe pas par un abus des heures supplémentaires mais par une direction réfléchie, responsable, à la fois des entreprises et des États.
Tout cela a commencé par une première prise en main, le choix de l'indépendance nationale, dont résulte un développement démocratique, social, économique, et culturel hors du commun. Elle est là, la voie de l'avenir pour notre peuple, bien plus que dans l'imitation du rythme de travail et de vie coréen ou texan !

Charles Courtois, Montréal

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Charles-Philippe Courtois est docteur en histoire et chercheur postdoctoral à la Chaire de recherche en rhétorique de l'Université du Québec à Trois-Rivières. Il prépare la publication de La Conquête: une anthologie (Typo, automne 2009).





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