Deux poids, deux mesures

Industrie forestière en crise

Moins de 24 heures après avoir annoncé l'injection de 10,5 milliards de fonds publics dans General Motors, le premier ministre Stephen Harper a vu défiler sous ses fenêtres plus d'un millier de travailleurs forestiers et du papier inquiets de leur avenir et impatients de voir Ottawa venir en aide à leur industrie. Personne n'osait dire que les gouvernements fédéral et ontarien n'auraient pas dû s'embarquer dans l'aventure à haut risque de GM, mais ils étaient nombreux à faire remarquer que l'industrie ne demandait pas à Ottawa de devenir actionnaire de ses entreprises.
Dans le cas de GM, on comprend la position délicate dans laquelle se trouvaient Ottawa et l'Ontario. Les premiers ministres Stephen Harper et Dalton McGuinty ont avoué ne pas avoir agi ainsi de gaieté de coeur, mais parce que la disparition du géant de l'auto au Canada aurait un effet d'entraînement catastrophique sur le reste de l'économie, sur l'emploi et les programmes sociaux. Si Washington allait de l'avant sans eux, le risque était grand de voir GM cesser ses activités au Canada.
En échange de la participation du Canada, GM a dû s'engager à réinvestir dans la caisse de retraite de ses employés et d'investir 2,2 milliards sur sept ans dans ses opérations canadiennes. Ottawa et Queen's Park n'ont toutefois pas obtenu un nombre plancher d'emplois ni d'engagements de réinvestissements à Windsor.
Rien ne garantit non plus que cette opération de sauvetage réussisse ou encore que les Canadiens récupèrent leur investissement. Stephen Harper semble d'ailleurs en douter, lui qui a avoué sans détour que ses prévisions budgétaires futures ne tiendraient pas compte d'un possible retour sur cet investissement. On serait tenté de croire que cette aide vise surtout à retarder l'inévitable et a atténuer ses contrecoups.
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GM est un cas particulier et préoccupant. Les constructeurs japonais et Ford n'ont pas demandé l'aide des gouvernements. GM, en revanche, s'y est résolu après des années passées sur le pilote automatique, avec une gestion sans vision, des produits de qualité inégale et qui sont souvent trop chers. GM a couru à sa propre perte, mais ce sont les contribuables américains et canadiens qui doivent venir à sa rescousse pour éviter une catastrophe d'une plus grande ampleur.
Il ne revient pas au gouvernement de gérer les entreprises. Il peut cependant les réglementer, comme il le fait dans le secteur financier. Quand on voit l'impact que peut avoir la faillite d'un joueur dominant comme GM, on est en droit de se demander si le gouvernement ne devrait pas trouver des mécanismes pour éviter la domination de tout un secteur par une seule entreprise, ou encore un moyen pour prévenir qu'un tel acteur dérive au point de mettre des pans entiers de l'économie en péril. Sinon, il faudra conclure qu'un des rôles du gouvernement est de venir en aide aux cancres trop puissants pour être ignorés.
Ce qui nous ramène au secteur forestier. Est-ce parce qu'il n'a pas de joueur ayant le poids de GM ou de Chrysler qu'il n'arrive pas à se faire entendre, lui qui est en crise depuis trois ans? Pourtant, il n'en demande pas tant. Pour aider les entreprises, il souhaite des garanties de prêts, ce qui n'exige d'Ottawa aucun déboursé, mais une prise de risque si une entreprise n'arrive pas à rembourser ses emprunts. Pour les travailleurs et les retraités, les syndicats suggèrent un mécanisme de protection des pensions en cas de faillite.
Finalement, pour faire face à ses concurrents américains, le secteur forestier veut qu'Ottawa fasse pression sur Washington pour qu'il interdise aux papetières américaines d'utiliser de façon abusive un crédit d'impôt destiné aux biocarburants de rechange. Tout part de la «liqueur noire», comme on l'appelle dans le jargon du métier. Il s'agit d'un résidu du processus de fabrication de la pâte Kraft que les entreprises américaines ajoutent en petite quantité à leur diesel et qui leur permet d'obtenir des milliards en crédit d'impôt. Selon Guy Caron, du Syndicat canadien des communications, de l'énergie et du papier (SCEP), ce crédit permet aux papetières américaines de vendre leur pâte au rabais. Plusieurs usines au Canada n'arrivent plus à soutenir cette concurrence et ferment leurs portes, comme l'a fait Thurso dans l'Outaouais. Si Ottawa n'arrive pas à convaincre Washington, dit le SCEP, qu'il offre l'équivalent aux compagnies canadiennes.
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L'ampleur de l'aide accordée à GM a de quoi étourdir, et on est en droit de se demander si des calculs électoraux n'ont pas joué un rôle dans cette décision. Les milliers de travailleurs du secteur de l'automobile ont une influence importante dans plusieurs circonscriptions ontariennes. Les travailleurs forestiers, éparpillés en région, n'ont pas le même poids.
Des dizaines de villes et villages des provinces atlantiques et de l'Ouest, ainsi qu'au Québec, dépendent pourtant de la forêt et du papier. Des villes comme Lebel-sur-Quévillon, Shawinigan ou Dolbeau-Mistassini. Elles pourraient se souvenir longtemps des événements de cette semaine, surtout si rien ne bouge dans leur cas. La crise forestière dure depuis des années sans que le fédéral offre de vraies réponses, et rien qui ressemble, de près ou de loin, à l'aide offerte au secteur automobile. Mais il est vrai que Washington n'a jamais eu pour le secteur forestier de plan qui force la main du gouvernement fédéral.
mcornellier@ledevoir.com


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