De la Chaîne culturelle à l'inculture déchaînée

Bref, on a raison d'être révolté des chambardements qui ont été effectués, du peu de place réservé à la musique «classique» et de l'arrogance avec laquelle on traite le milieu de la culture et le milieu des intellectuels québécois.

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Comprendre notre intérêt national



Depuis trois ans déjà, le milieu culturel québécois tout entier s'émeut de la disparition de la Chaîne culturelle et de son remplacement par Espace Musique sur la bande radiophonique 100,7 FM de Radio-Canada. Le Mouvement pour une radio culturelle au Canada (MRCC) avait recueilli l'appui de regroupements et d'individus totalisant environ 30 000 personnes pour protester contre cette disparition.
Après trois ans, le bilan est sombre et on peut confirmer que les changements survenus ont été catastrophiques. Les débats intellectuels, les recensions de livres, les discussions littéraires, les comptes rendus de pièces de théâtre, les entrevues de fond et les chroniques du disque ont laissé la place à des animateurs-vedettes qui ne disent mot, qui ne sont pas tenus d'aller au fond des choses et qui proposent des menus éclectiques de musiques diverses, des versions tronquées d'oeuvres ou des pots-pourris d'un goût douteux. On avait certes conservé certains des animateurs-vedettes en musique «classique». Mais avec le départ de Georges Nicholson, on atteint pour ainsi dire le fond du baril. Il ne reste plus que Carole Trahan, Mario Paquet et François Davoine pour tenir le fort. Il y a toutes les raisons du monde d'être très déçu du saccage qui a été effectué.
Bien entendu, il faut être en faveur de la diversité en matière de musique. Mais au nom de la diversité, on devait préserver une place plus grande à la musique dite «classique». La musique «classique», cela veut dire 1000 ans de musique: la musique ancienne (médiévale et Renaissance), baroque, classique, romantique, moderne, actuelle et d'avant-garde. En exploitant ce créneau déjà fort diversifié, Espace Musique aurait contribué à un plus grand équilibre et à une plus grande diversité sur l'ensemble de la bande FM.
Il est consternant de constater qu'au moment même où de grandes étiquettes de disque québécoises sont en train de s'affirmer au niveau international (Analekta, Atma, XXI, Early-music.com, etc.) et de jouir d'une reconnaissance par les grandes revues françaises (Diapason, Classica répertoire et Le monde de la musique), au moment même où Montréal est en train de se faire connaître comme une plaque tournante de la musique (voir revue Gramophone, septembre 2004), et alors que nos artistes sont plus que jamais en train de se positionner avantageusement sur la scène internationale, l'espace de la musique classique se rétrécit de plus en plus sur la chaîne radio-canadienne.
Un espace rétréci pour la culture
Le pire est sans doute que cette perte s'accompagne d'une évacuation totale des débats, des analyses, des discussions et des entrevues dans tous les secteurs de la culture québécoise, et non seulement en musique. La disparition de la grande culture musicale va de pair avec la disparition des débats intellectuels qu'on trouvait au 100,7. L'émission Passages de Jean Larose et Paysages littéraires de Stéphane Lépine étaient des émissions qu'il aurait fallu préserver.
Il était aussi scandaleux de mettre à la porte les François Ismert et Jean-Pierre Denis. On prétendit à l'époque que les débats d'idées allaient être transférés à la Première Chaîne, mais voilà que l'on vient aussi de faire disparaître les émissions de Serge Bouchard et Raymond Cloutier. Cela va de pair aussi avec la disparition de toutes les discussions sur la culture en général: arts visuels, théâtre, danse, cinéma, etc.
Bref, on a raison d'être révolté des chambardements qui ont été effectués, du peu de place réservé à la musique «classique» et de l'arrogance avec laquelle on traite le milieu de la culture et le milieu des intellectuels québécois.
Encore une fois le Canada
Quelles sont les motivations des dirigeants de la Société Radio-Canada? Il y a bien sûr la volonté d'augmenter les cotes d'écoute. Espace Musique participerait ainsi d'un mouvement -- observable ailleurs dans le monde -- de nivellement de la culture par le bas. Mais il y a une autre raison moins évidente qui explique ce qui se passe. Pour bien comprendre les changements effectués depuis l'arrivée de Sylvain Lafrance à Radio-Canada, il n'est pas nécessaire de faire des procès d'intention ou de déceler des complots là où il n'y en a pas. Il suffit de se rapporter à ce qui est dit explicitement.
Comme le relate André Major dans un texte paru le 20 janvier 2004 dans la revue l'Inconvénient, article dans lequel il déplorait déjà la disparition de l'émission Paysages littéraires, Sylvain Lafrance se serait expliqué dès 1994 assez clairement concernant son mandat à l'occasion d'une rencontre avec les créateurs. Major écrit que Lafrance se serait senti investi du devoir de tenir compte «de la réalité régionale de notre grand pays, d'où la nécessité de liquider la culture nombriliste et élitiste qui avait trop longtemps tenu le haut du pavé». La «culture nombriliste», ça n'est rien d'autre que la culture en provenance du milieu intellectuel et artistique québécois. Il faut en ce sens réduire un contenu culturel et intellectuel qui laisse trop clairement entrevoir ses origines québécoises, au profit d'un contenu inodore, incolore et insipide susceptible d'être produit n'importe où au Canada dans l'espoir illusoire d'atteindre le plus grand nombre à travers le pays.
Cette interprétation est confirmée par un autre échange que Sylvain Lafrance (aurait) eu avec le conseil d'administration du Conseil québécois de la musique en 2004. Il faudrait, selon Lafrance, transformer la chaîne culturelle en une institution vraiment pancanadienne dans l'espoir de susciter une identification au Canada dans son ensemble. Les Québécois perdent un miroir important de leur propre culture, car on se charge désormais de leur renvoyer une image de leur identité pancanadienne-française.
La transformation de la Chaîne culturelle en Espace Musique s'inscrit dans la logique d'une culture francophone pancanadienne qui n'existe pas. Il s'agit de refléter l'ensemble de la francophonie pancanadienne, même si cela signifie qu'il faut rapetisser la part occupée par la différence culturelle québécoise. Bien entendu, tous les francophones du Canada sortent perdants d'une vision culturelle de ce genre fondée sur le plus petit dénominateur commun, y compris ceux qui vivent dans le reste du Canada. Mais les conséquences de cette évacuation de la culture et des idées pour les arts, les créateurs, les intellectuels et les auditeurs du Québec sont incalculables. On nous arrache une partie importante de notre conscience nationale.
La cerise sur le gâteau
Et comme pour confirmer que toute cette entreprise est parfaitement politique, on a poussé l'infamie jusqu'à faire en sorte que Sylvain Lafrance obtienne les insignes de Chevalier de la Légion d'honneur pour «son engagement dans la promotion de la diversité culturelle dans une société pluraliste». Cette manoeuvre politique vise à calmer le jeu et à susciter le doute chez tous ceux qui ressentent au plus profond d'eux-mêmes la perte immense de leur héritage culturel radiophonique.
Je me souviens d'un échange que j'avais eu avec le regretté Claude Ryan au sujet de notre prétendue «identité canadienne» et des bienfaits du fédéralisme pour le Québec. Il insistait pour souligner l'importance de Radio-Canada pour la culture québécoise. Il avait bien raison concernant l'importance de ce lien historique. Mais voilà où en est rendu cet héritage. C'est un lieu où les intellectuels, les écrivains et les artistes québécois se sont tus. C'est un lieu où l'on tue les intellectuels, les écrivains et les artistes québécois.
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Michel Seymour, Département de philosophie de l'Université de Montréal

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Michel Seymour est né en 1954 à Montréal. Très tôt, dès le secondaire, il commence à s’intéresser à la philosophie, discipline qu’il étudie à l’université. Il obtient son doctorat en 1986, fait ensuite des études post-doctorales à l’université Oxford et à UCLA. Il est embauché à l’université de Montréal en 1990. Michel Seymour est un intellectuel engagé de façon ouverte et publique. Contrairement à tant d’intellectuels qui disent avec fierté "n’avoir jamais appartenu à aucun parti politique", Seymour a milité dans des organisations clairement identifiées à une cause. Il a été l’un des membres fondateurs du regroupement des Intellectuels pour la souveraineté, qu’il a dirigé de 1996 à 1999. Pour le Bloc québécois, il a co-présidé un chantier sur le partenariat et a présidé la commission de la citoyenneté. Il est toujours membre du Bloc, mais n’y détient pour l’instant aucune fonction particulière.





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