Comment devenir réactionnaire malgré soi au Québec en 2020

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L'emballement gauchiste fait passer à droite quiconque ne se soumet pas à son ethnomasochisme


J'aime dire qu’on ne décide jamais si on est de gauche ou de droite. C'est la «gauche» (j’entends par là la gauche idéologique, pas la gauche pragmatique attachée à la social-démocratie) qui décide qui est de gauche et qui elle repousse à droite – car, pour elle, la droite est une catégorie repoussoir.


Et il ne suffit pas d'être de gauche: il faut surtout le rester, en suivant l'évolution de cette étiquette, sans trop se poser de questions. Car le contenu idéologique de la gauche ne cesse d’évoluer. Qui ne fait pas les efforts idéologiques pour toujours suivre le rythme de l’évolution de la gauche sera larguée par elle. Pour certains, cet abandon peut être traumatisant.


C'est la gauche qui décide quelle étiquette elle nous colle. Il ne sert à rien de se révolter contre cette situation. Le clivage gauche-droite fonctionne ainsi et, tant que nous y demeurons, nous restons prisonniers de cette logique. La gauche fixe les termes du débat, et ceux qui ne se retrouvent pas avec elle sont déclarés de droite.


Tout cela pour dire qu'en ce moment, il y a bien des gens, au Québec, qui se croyaient de gauche et qui apprennent qu'ils sont réactionnaires malgré eux. Ils n’ont pourtant jamais changé leur système de valeurs. Pourquoi, alors, sont-ils rejetés vers la droite? 


Parce qu'en ce moment, il suffit de rappeler qu'on ne saurait confondre l'histoire des États-Unis avec celle du Québec pour passer à droite. 


Il suffit de se montrer attaché au statut du français comme langue commune et de s'inquiéter de l'anglicisation de Montréal, comme on a pu le voir ces deux derniers dimanches lors des manifestations, pour être classé parmi les réacs. 


Il suffit de ne pas souscrire à la théorie du racisme systémique appliquée au Québec pour devenir infréquentable. Il suffit même de remettre en question la logique racialiste pour être soupçonné de racisme.


Il suffit de rappeler que le peuple québécois est un peuple historiquement dominé, un peuple colonisé, et qu'il porte encore les marques de cette domination, pour faire scandale. Il suffit de regarder son histoire à partir de ses propres yeux sans plaquer sur elle une théorie racialiste pour se faire accuser de manquer de sensibilité envers les «minorités».


Devant cela, certains prennent peur et décident d'adopter les codes du système pour demeurer dans le périmètre de la respectabilité progressiste. Car il n’est jamais agréable de ne pas être dans le camp de la Vertu officielle. Ils veulent demeurer de gauche et feront ce qu’il faut pour cela. 


En privé, ils confesseront peut-être leur indignation et leur exaspération devant le discours dominant. Mais publiquement, ils donneront les gages attendus. C'est ainsi qu'ils croient demeurer dans le sens de l'histoire. Ils espèrent conserver leur place dans le système, et peut-être même l’améliorer: qui emprunte le bon lexique en temps de crise peut améliorer sa position sociale. 


D’autres se réfugient dans le silence et ne disent rien, en espérant qu’on ne les remarque pas. Ils oublient que, dans un moment de haute intensité idéologique, le silence est interprété comme une marque de dissidence. Car l’idéologie dominante exige des marques d’adhésion ostentatoires. Pour cela, il faut reprendre ses slogans et dénoncer ceux qui ne les reprennent pas ou les remettent en question.


Il y a, enfin, ceux qui résistent. Ils se fichent de la sale étiquette que les Vertueux, les Inclusifs et les Tolérants décident de leur accoler. Ils disent ce qu’ils croient juste et vrai, tout simplement. Ceux-là tiennent tête. Ils peuvent aussi, si cela leur dit, déconstruire le système d'étiquetage des étiqueteurs compulsifs. C'est amusant aussi, et c’est d’ailleurs un exercice que j’affectionne. On les traitera de conservateurs, de réactionnaires, d’identitaires, de nationaleux? Ils s’en fichent. Ils décident de ne pas céder à ces techniques d’intimidation idéologique. Cela n’est pas toujours facile. Il y a un prix à payer pour rejoindre le camp des conspués. 


J’ajoute une chose, spécifique au Québec. 


Cela fait deux siècles au moins qu’on nous explique que notre simple existence est un scandale, que nous sommes historiquement retardataires, socialement rétrogrades, intellectuellement sous-développés, politiquement dangereux. La différence québécoise en Amérique serait fondamentalement illégitime. Cela continue. 


Hier, il fallait nous tirer vers le haut dans l’échelle de l’humanité pour faire de nous des Britanniques exemplaires. L’assimilation était une rédemption. Il fallait s’angliciser pour enfin se délivrer du petit Québec replié sur lui-même et embrasser l’universel – je note que cette mentalité est encore agissante dans le Québec de 2020.


Aujourd’hui, il faut nous soumettre mentalement aux codes de l’empire américain pour enfin rattraper moralement l’humanité et sortir de notre complexe obsidional. Celui qui refuse l’américanisation mentale est accusé de manquer de lucidité. Il nous faut aussi nous soumettre aux codes du multiculturalisme fédéral. Je note, soit dit en passant, qu’on peut dire les pires saloperies sur le Québec et les Québécois sans risquer quoi que ce soit. 


Pour demeurer progressiste aux yeux des progressistes autoproclamés, le Québec doit s’accuser des mêmes crimes que les États-Uniens, et le faire dans le même langage qu’eux.


Il suffit que les Québécois rappellent qu’ils sont un peuple et revendiquent leur histoire pour se faire accuser de suprémacisme ethnique. Cela ne date pas d’hier. Cela ne cessera pas aujourd’hui. Cela ne cessera pas demain. C’est ainsi. 


Mais ce n’est pas une raison de capituler et de se soumettre à ceux qui jugent que notre existence est encombrante. 


Nous avons résisté, nous résistons, nous résisterons. Quelle que soit l’étiquette qu’on nous collera.