20 MARS, JOURNÉE INTERNATIONALE DE LA FRANCOPHONIE

Comme les marins d’Ulysse

L’Union européenne choisit l’anglais, quitte à s’exclure au passage

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Choisir l’anglais, c’est s’exclure au passage

Dans son plus récent rapport sur la situation de la langue française dans le monde, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) constate une « spectaculaire régression » de l’usage du français au sein de l’Union européenne.

Or, la place du français à l’Union européenne, longtemps forte et toujours juridiquement protégée, revêt une importance politique considérable, car les institutions communautaires constituent un lieu décisif de défense et de promotion du français comme langue de communication internationale. Une partie cruciale se joue là qui conditionne, parmi une nébuleuse de facteurs endogènes et exogènes, l’avenir du français, notamment au Québec.

La langue française est aujourd’hui disqualifiée dans les offices de l’UE, au premier chef par ceux dont le français est la langue nationale d’usage. Par conséquent, on observe que « l’influence par la présence » ne joue que marginalement au sein des institutions communautaires. Une étude de la Fondation Robert Schuman publiée en 2010 a mis en exergue qu’une présence politique significative des Français dans les différents cabinets de la Commission européenne, du Conseil des ministres et du Conseil européen ne se traduit pas nécessairement par un renforcement de la situation du français comme langue d’usage et de travail. Autrement dit, il n’existe pas d’automaticité de résultats entre la présence privilégiée de locuteurs francophones dans des postes d’encadrement de l’Union européenne et l’emploi au quotidien du français.

Même l’appartenance à la Francophonie institutionnelle n’infléchit pas positivement la pratique linguistique des États membres et de leurs représentants à Bruxelles, car seule une minorité d’entre eux fait du français sa langue d’usage dans les instances communautaires. Ce dont attestent ces constats, c’est que la maîtrise du français ne conduit à son usage qu’à la condition qu’il soit encouragé par une forte volonté politique. En son absence, c’est la règle de la fonctionnalité qui s’impose, certains diront d’un pragmatisme bien compris.

Légitimité perdue

C’est la légitimité symbolique du français qui est aujourd’hui mise à mal. Babil du passé, pour les plus pessimistes ou les ultramodernes, le français est juste bon à leurs yeux à figurer au Musée Grévin des marottes insolites. Pour qui s’intéresse au nouveau siècle et décrypte le monde les yeux braqués sur un traité de mondialisation, le français est devenu subitement inaudible. Dans le catéchisme des opinions en vogue, mieux vaut l’anglais incertain ou souffreteux des diplomates communautaires que le français, dont le cours s’est brutalement dévalué depuis l’élargissement de l’Union européenne.

En fait, il existe une sorte « d’oecuménisme globalo-cosmopolite », selon la formule d’Hubert Védrine, qui consiste à croire que l’usage de l’anglais dans la communication européenne est une simple réponse fonctionnaliste à la nécessité de dialoguer dans un idiome commun. Au millefeuille linguistique communautaire (largement imaginaire puisqu’il n’y a toujours que trois langues de travail), on oppose la langue unique.

Ce faisant, on transforme chaque Européen en une sorte d’errant linguistique. Face à l’anglais, les locuteurs européens sont semblables aux marins d’Ulysse qui, après avoir goûté au lotus des Lotophages, oubliaient leur patrie. « Scalpés de leur cerveau d’Europe », selon les mots de Jules Laforgue, les citoyens du Vieux Continent s’abandonnent avec délectation à l’anglobalisation. À l’unisson, ils se délivrent de leur langue pour endosser des mots venus d’ailleurs, censés les dire mieux que leurs propres idiomes, progressivement abaissés, raillés, dépréciés. Autant de langues sans guide, ballottées aux quatre vents de l’anglopuissance.

Par ailleurs, on observe en Europe, notamment en France, une érosion progressive de la langue en tant que facteur identitaire. Dans la fraction française dite des « élites », la langue française n’est plus considérée que comme l’une des composantes parmi d’autres de la personnalité nationale. La langue est désavouée en tant que creuset et forge de l’identité nationale. Dans ce contexte, adhérer au « tout-à-l’anglais » équivaut à se désempêtrer du carcan vermoulu de l’identité pour se livrer tout entier au pluriel de la mondialisation, autrement dit à l’identité hybride et indifférenciée du supranational. Noble et perverse ambition, car à cet exercice, le locuteur francophone (ou allemand, ou suédois) est en position d’infériorité linguistique dès lors qu’il se rallie sans nécessité à l’anglais puisque se fondre dans la langue d’autrui, c’est forcément se déposséder d’une part de sa maîtrise et de sa compétence. L’Europe choisit donc l’anglais, quitte à s’exclure au passage.

En pratique, l’unilinguisme anglais comme langue de travail à l’Union européenne a pour conséquence d’exclure 45 % des locuteurs européens. Au contraire, le plurilinguisme diminue l’exclusion : l’addition du français fait chuter le nombre des exclus à 30 %, celle du français et de l’allemand à 18 %.

Le bilan trop délibérément optimiste de l’OIF sur la progression future du français dans le monde — notamment en Afrique, où, comme le rappelle Jacques Attali, le nombre de locuteurs francophones pourrait au contraire décroître face aux « difficultés de certains pays francophones du Sud à assurer l’accès à l’éducation de leurs populations en situation d’explosion démographique » — servira à coup sûr d’argument au club internationaliste des tout-à-l’anglais qui laissent à l’Afrique cette boîte à chagrin d’un autre temps : la défense d’une langue dont le sort n’incombe plus, enfin, à l’Europe ultramoderne.


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