Jacques Godbout et le Québec d'aujourd'hui

Brèches d'histoire chez quelques générations récentes

Par Éric Larose

Québec français


Je comprends assez aisément le défaitisme exprimé par Jacques Godbout dans le magazine L'Actualité: je fais partie des générations décevantes et aussi déçues. Je fais partie des générations qui ont débarqué dans un contexte de société complètement tordu.

Né en 1976, la trentaine aujourd'hui. Être né à cette époque, c'est avoir connu le déclin au moment où nous sommes censés nous épanouir par le rêve. En 1984, 1985 ou 1986, impossible de trouver l'équivalent de L'Heptade à la radio : c'était Cochez oui, cochez non, Un trou dans les nuages, On n'apprivoise pas les chats sauvages. Pas question de pouvoir entendre Contumace de Félix. Comment blâmer notre génération de s'être désintéressée de notre propre culture ?
Nous avons grandi au moment où la génération de nos parents a décidé de mourir. La créativité des années 60 et 70, qu'est-elle devenue en 1980 ? Il aurait fallu que nous, enfants, nous passions à travers ceci sans problème, sans séquelles ? En 1980, la mouvance québécoise a fait voeu d'autodestruction. Qu'étaient devenus les Charlebois et les Ferland, piliers de l'époque ? Nous les avons connus dans leur déclin. La marche est haute entre J't'aime comme un fou et Fu Man Chu, que j'ai découvert très tard. En 1987, ce n'était pas Sol et Gobelet, c'était Le Village de Nathalie.
Désabusés
Dans les années 80, j'ai vu mes parents devenir des quadragénaires brûlés, désabusés. Je ne peux pas leur en vouloir : syndicalistes et souverainistes déçus, ils ont vu leurs rêves s'écrouler. Ils ont vu tous leurs copains quitter les rues et rentrer chez eux pour écouter la télé. J'ai vu mes parents et mon entourage décliner.
Originaire de Lac-des-Plages, en Outaouais, j'ai vu dépérir mon coin de pays : là où il y avait beaucoup d'activités quand j'avais cinq ans, il ne restait plus rien à mes 18 ans. Les fêtes de famille ont diminué en nombre et en fréquence. Ces activités à propos desquelles je me disais «quand je serai grand, je pourrai y aller» n'existaient tout simplement plus une fois devenu adulte.

Les forêts où j'allais n'existent plus : elles ont disparu à cause du capitalisme, par lâcheté et par manque de vision. Un de mes amis du Lac-Saint-Jean a vu cinq de ses amis se suicider.
Stephen Harper est au pouvoir avec notre complicité, et il y a Jean Charest, Mario Dumont, André Boisclair... Nous avons dit NON deux fois. Manque d'inspiration ? Tu parles !
À la recherche du savoir
J'ai découvert ma culture parce que je l'ai cherchée. Je suis né à l'ère de l'individualisme, entouré d'une effervescence culturelle absurde et sans saveur. J'ai grandi dans les tergiversations de l'accord du Lac-Meech et de l'accord de Charlottetown. Quoi de moins inspirant ? Et, encore heureux, j'ai réussi à l'époque à m'y intéresser !
Eh oui, l'école que nous avons connue «n'accotait» sûrement pas le fameux collège classique sur certains plans, et je m'en désole. J'ai découvert Nelligan grâce au seul prof de français de qualité que j'ai eu : il était d'origine haïtienne. Merci, M. Julien.
J'aimerais aujourd'hui avoir appris le latin. Je suis sans cesse dans la construction du savoir que j'aurais dû recevoir étant jeune. L'étendue du savoir nécessaire à la vie citoyenne de nos jours est en constante expansion : nous avons besoin de voir loin et de façon exponentielle. Pourquoi ne pas connaître la poésie de Vladimir Vissotski au secondaire ? Considérer un rapprochement des époques et des cultures, constater que les besoins de base de l'être humain ne changent pas vraiment, au fond ?
J'ai eu aussi des parents pittoresques qui ont su rester eux-mêmes dans tout ce délire. Ma mère m'a fait connaître Richard Desjardins, et mon père, Tex Lecor (d'ailleurs, qui connaît son Autant en emporte le vent ?). Qu'arrive-t-il pour ceux qui n'ont pas ces points d'ancrage ? Comment se fait-il que je n'aie connu Gaston Miron que dans la vingtaine, grâce à ma propre curiosité ? Que j'aie découvert Pauline Julien lorsqu'elle est morte ? Il y a une formation qui ne se fait pas ici. Au Québec, nous sommes en manque d'inspiration car celle-ci, entre autres, ne réussit pas à traverser le mur d'aseptisation médiatique et sociale sur lequel nous butons actuellement.
Nos modèles actuels et pertinents ? Quand il y en a, ils sont souvent confinés au silence ou à l'absence. Dans les années 90, une seule inspiration m'a rejoint par la voie des médias : André Fortin. On connaît son destin. Mais je suis en vie à cause de lui. C'était un vrai.
Encore de la vie
Actuellement, les possibilités d'expression et de diffusion culturelles sont bloquées, aseptisées, stéréotypées. Le reflet de notre culture par les médias commerciaux est d'un ennui impossible à décrire. Qui connaît Fred Fortin, Yves Desrosiers, Lousnak, Marie-Jo Thério ?
Comment se fait-il que leurs oeuvres ne se propagent pas et, si ça arrive, qu'elles courent le risque d'être dénaturées ? Il en existe, au Québec, des gens qui se défendent : Fred Fortin a commencé son show à Tadoussac, au Festival de la chanson de 2005, en disant : «Y reste encore des jeunes dans c'tes régions-là ! Mais ce soir, on a du renfort !» Ça, c'est la réalité. Et ç'a généré un enthousiasme que j'ai rarement vu.
Il y en a, de la vie, au Québec. Ne la laissons pas trépasser. Et cette situation dépasse nos frontières : elle est similaire dans plusieurs autres cultures.
Quand on naît à une période où le climat social est à l'abandon de sa culture et de ses convictions, il est difficile que les enfants n'en ressentent pas les séquelles. Mais des valeurs, il y en a encore. Nous sommes toujours pacifistes, nous cherchons un collectivisme agréable; il y a encore quelque chose qui se réveille, parfois, quand joue La Gigue à Mitchounano.
Nous devons aussi sortir des motions de blâme intergénérationnelles et travailler ensemble. Notre génération ne se tient pas debout tandis que la précédente a tenu le drapeau le temps qu'elle voulait puis a arrêté ensuite. L'affaire du Québec, c'est celle de tous ceux qui y habitent : l'idée de l'alliance intergénérationnelle est excellente, mais elle ne doit pas rester qu'une théorie. La survie du Québec dépend autant de la grand-mère que de la jeune fille.
Il y a eu trop de générations auxquelles on a fait des promesses et qui ont été déçues. Désormais, on pourrait plutôt se dire : «Regarde, il y a eu ça, et il reste ceci à faire !» C'est pas beau, ça ? Au Québec actuellement, on tolère l'intolérable. Le voeu de silence est fort : nous avons peur de réveiller de vieux démons. Nous sommes une société qui a du mal à s'assumer. Malheureusement, car nous en avons dans le ventre à transmettre.
Éric Larose
_ Cinéaste


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