Biographie - Pierre Bourgault, à gauche en sortant

RIN 50e - le 10 septembre 1960-2010 - "Bourgault"

Autodidacte vaniteux, adorable mégalomane, impétueux mais éloquent, fidèle à ses idées mais instable en amour, intelligent jusqu'à l'obsession, on pourrait multiplier à l'envi les contradictions de l'homme pour qui la modération n'a jamais eu meilleur goût. Un indéfectible athée et un anticlérical notoire dont les funérailles eurent pourtant lieu à la cathédrale Notre-Dame, un être foncièrement solitaire aux indéfectibles amitiés, Pierre Bourgault fut un oxymore vivant. Quatre ans après la mort de ce tribun exceptionnel, de cet «allumeur de consciences» (dixit René Homier-Roy), l'historien et politologue Jean-François Nadeau lui consacre une biographie dans laquelle il suit à la trace les faits, les gestes, les doutes, les espoirs, les réalisations et les déceptions de cet orateur de choc qui fut surtout un des intellectuels québécois les plus marquants de la Révolution tranquille.

Le discours politique de Bourgault peut se résumer à deux idées fondamentales dont il ne s'est jamais écarté: le Québec est à la base une société colonisée et sa fragilité identitaire est d'abord linguistique. Bourgault n'aura eu de cesse de promouvoir l'excellence d'une langue française dénuée de joual et de régionalismes et un indépendantisme pur et dur qui lui aura valu l'exclusion du Parti québécois et un long et pénible rendez-vous manqué avec René Lévesque. La profondeur de la querelle Lévesque-Bourgault sera sans doute, pour le lecteur non averti des questions politiques au Québec, l'élément le plus surprenant de cette biographie, outre les excès personnels de l'auteur de Moi, je m'en souviens. Qu'il y ait eu si peu de vrais contacts entre les deux ténors du souverainisme québécois -- Lévesque allant même jusqu'à continuellement refuser d'être photographié avec Bourgault --, que Lévesque n'ait jamais pardonné les frasques et le radicalisme du fondateur du RIN, que Bourgault n'ait jamais pardonné à Lévesque l'affront de l'avoir exclu du PQ, tout cela, qui a duré plus de 20 ans, ne manque pas en effet d'étonner quand on sait que cette querelle aura fait de Bourgault un paria sur le plan idéologique et conduit «Ti-Poil» à lui montrer la sortie: oui, mon Pierre, le Québec libre c'est à gauche en sortant, attention de ne pas te blesser.
La bonne nouvelle, c'est que le schisme entre ces deux têtes d'affiche de la souveraineté a confirmé Bourgault dans son rôle de communicateur, lui permettant de devenir professeur et de consacrer la dernière partie de sa vie à «chroniquer» sur tout et sur rien mais toujours avec conviction, au-delà des questions proprement politiques (ou en deçà, pour certains).
Le rêve de jouer
Durant l'adolescence, Bourgault a vivement souhaité être comédien. Ce rêvé de jouer, de déclamer en public, il l'a finalement réalisé sur une autre scène, dans une autre arène. Sur la scène politique d'abord, puis dans l'arène journalistique où il a laissé une marque aussi profonde que diversifiée. Qui peut se vanter aujourd'hui d'avoir collaboré à la fois à La Presse, au Journal de Montréal et à The Gazette, d'avoir animé une émission de radio et été invité sur autant de tribunes? Son éclectisme n'aura jamais été aussi évident que dans son travail journalistique. La biographie de Jean-François Nadeau nous fait comprendre que Bourgault était au fond un homme de plateaux, que sa verve, son verbe clair et son sens aigu de la polémique lui ont permis de vivre ailleurs ce qu'il avait d'abord espéré réaliser sur une scène de théâtre.
Ceux qui comme moi connaissaient essentiellement le personnage public découvriront dans cette biographie les facettes plus débridées de l'homme. On sait que la mode est à l'aveu de plaisirs dits coupables. La vie privée de Bourgault est tissée de tels plaisirs: la cigarette, l'homosexualité (à une époque où celle-ci devait rester secrète), les animaux exotiques, le vin, les biens de consommation parfois les plus dérisoires, tout cela vécu avec une voracité proche de l'aveuglement. Cet appétit féroce de vivre, appliqué à des choses aussi anodines que les machines à boules par exemple, finissent par dessiner des contours rocambolesques au personnage sans lui enlever une certaine dignité dans la démesure. À une autre époque, on penserait à Oscar Wilde. Plus près de nous, on pense à Pierre Vallières pour la rigueur -- voire l'intransigeance -- idéologique, ou à Pier Paolo Pasolini pour un certain formalisme, sinon un masochisme, dans les rapports du politique et du privé... et pour l'amour des jeunes délinquants.
Bourgault constitue une biographie à l'approche plutôt linéaire mais extrêmement bien documentée. En définitive, seuls les avis de Bourassa et Lévesque auraient pu nous en apprendre davantage sur la vie de celui qui fut l'une des plus grandes têtes chercheuses de la modernité québécoise en même temps que l'une de ses plus grandes têtes de Turc. On notera qu'une grande partie des témoignages recueillis par Jean-François Nadeau provient de la colonie artistique montréalaise, là où Bourgault était le plus à son aise finalement. De Franco Nuovo à Guy Boucher, de Mouffe à Claude Jasmin, de Marie-France Bazzo à Lise Payette, ces témoins et amis le décrivent comme un être fragile, manipulateur, passionné, bon vivant (mais mauvais perdant), souvent peu fiable sur le plan personnel mais fidèle à ses premiers engagements politiques.
On pourrait avoir quelques réserves de style, le ton assez neutre de l'ensemble étant parfois traversé par des bribes d'émotion (des points d'exclamation, quelques jugements inopinés) qui paraissent d'autant plus mal contenues qu'elles sont relativement peu fréquentes. L'utilisation du présent de l'indicatif ne m'est pas apparue particulièrement heureuse non plus, même si l'on comprend la volonté de rendre vivant le récit d'une vie qui vient à peine de se terminer. Mais dans l'ensemble, on dévorera ce Bourgault qui ne cache rien et qui cherche à comprendre les motivations du personnage et sa personnalité profonde, déchirée entre le pouvoir et le plaisir. Et on acquerra facilement une profonde sympathie pour ce destin d'homme meurtri mais libre et serein jusqu'au moment de faire face à la mort. Devant tant de blessures personnelles, de luttes mal conclues, de susceptibilités heurtées, d'exigences insatisfaites, on se plaît toutefois à penser au célèbre mot de Cocteau et à rêver qu'il l'eût mis un peu plus en pratique: le tact dans l'audace, c'est de savoir jusqu'où on peut aller trop loin.
Collaboration spéciale
***
Bourgault
Jean-François Nadeau
Lux
Montréal, 2007, 606 pages


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé

-->