Apologie de Mercier et de l'histoire

Livres - 2008

Octobre 1894. Honoré Mercier, ex-premier ministre du Québec, est dans un lit à l'hôpital Notre-Dame. Atteint du diabète, il sait qu'il va mourir bientôt, même s'il n'a que 54 ans. L'heure, on l'aura compris, est au bilan. De son enfance paysanne à Saint-Athanase (maintenant Sainte-Anne-de-Sabrevois) à sa destitution en 1891, tout doit y passer.
Planté par le vulgarisateur scientifique et historique Pierre Couture, à qui l'on doit des récits biographiques consacrés à Marie-Victorin, à Jacques Rousseau et à Antoine Labelle, ce décor est l'occasion d'une apologie sentie du fondateur du Parti national. Comme son titre l'indique, Honoré Mercier, l'un des plus grands premiers ministres du Québec ne se veut pas une biographie critique, mais plutôt un hommage en forme de récit à ce politicien pour qui le Québec était «la seule patrie des Canadiens français» et qui, pour cette raison, souhaitait combattre la division nationale.
Journaliste d'opinion au Courrier de Saint-Hyacinthe dans les années 1860, le jeune Mercier s'en prend déjà au projet confédéral qui vise, selon lui, à noyer les Canadiens français dans un océan anglophone. Opposé à son patron qui appuie le projet, il démissionne. «Il n'était pas, remarque Couture, homme à piétiner ses convictions.»
Élu député fédéral en 1872, il remet vite le cap sur le Québec, son seul vrai pays. Afin d'insister sur cette fidélité sans failles, Couture la compare à l'«arrivisme» de Chapleau, l'adversaire conservateur de son héros. «Lui, Honoré, écrit-il, avait d'abord tâté de la politique fédérale avant de comprendre, au plus profond de lui-même, que l'avenir de son peuple, ses assises, le fondement de son existence, que tout cela se trouvait ailleurs, au Québec, en somme. C'était un idéal qu'il avait poursuivi de manière toute désintéressée et il mourait sans le sou. Chapleau, au contraire, avait été député québécois de Terrebonne, ministre puis premier ministre à Québec avant de tout abandonner au bord du chemin pour suivre à Ottawa les sirènes de la réussite personnelle.» Ce dernier a-t-il vraiment demandé «pardon pour tout le mal qu'il a fait» lors de sa visite à un Mercier mourant? L'historien populaire Marcel Tessier, qui rapporte aussi l'anecdote, conclut plus prudemment que «les deux grands adversaires s'embrassèrent avec effusion».
À la mort de Riel, en 1885, les esprits québécois s'échauffent. Des conservateurs scandalisés par l'insensibilité de Macdonald se joignent alors aux libéraux dans le Parti national de Mercier. Élu premier ministre en 1887, ce dernier doit déjouer les manoeuvres de son homologue fédéral, qui le déteste et cherche à lui nuire dans sa quête de financement pour le Québec. Rabroué à New York, Mercier trouvera des appuis à Paris.
Cette marge de manoeuvre lui permettra de s'allier au curé Labelle pour encourager la colonisation. Couture, qui connaît bien l'oeuvre du célèbre géant en soutane, en trace ici un truculent portrait qui évoque ses parties de bras de fer avec Louis Cyr, ses «acrobaties gourmandes», mais surtout sa vision progressiste, quoique peut-être un peu naïve, de la colonisation. Dans leur lutte contre l'exode national, Mercier et lui durent bousculer les marchands de bois et tenter de convaincre des citoyens français, belges et suisses de venir s'installer chez nous.
Partisan d'une éducation populaire assumée par le gouvernement, Mercier eut aussi maille à partir avec les ultramontains, prêts à tout pour préserver l'emprise du clergé. Il réussit néanmoins à mettre sur pied des cours du soir gratuits, abolis par les conservateurs lors de leur retour au pouvoir. Ces derniers, en effet, avaient eu la tête de Mercier, soupçonné de complicité dans une affaire de financement louche. «Honoré, précise tout de suite Couture, était innocent. Évidemment!»
Il faut, bien sûr, en prendre et en laisser dans un tel récit biographique qui ne se soumet pas aux normes rigoureuses de l'histoire scientifique. Il y a, cela dit, beaucoup à prendre, ici, dans ce portrait habile et sensible d'un homme politique qui incarne le constant désir d'autonomie d'un peuple en butte aux manoeuvres de ses adversaires, mais aussi en proie à ses propres atermoiements.
Le sens par l'histoire
Mais pourquoi revenir sur tout ça, se remémorer cette époque et ces hommes, pourquoi, en d'autres termes, faire et lire de l'histoire? C'est à cette question, notamment, que tente de répondre Pierre Bonnechère, de l'Université de Montréal, dans Profession historien, un opuscule consacré à la pratique scientifique de cette discipline.
Est-ce pour en tirer des leçons? Dans le cas de l'histoire populaire, peut-être, mais le cas de l'histoire savante, soumise à une méthode critique rigoureuse, est différent. Il faut, bien sûr, rappeler les horreurs du passé pour conscientiser les nouvelles générations, mais, pour plusieurs raisons qu'il évoque avec justesse, «il serait vain, ajoute Bonnechère, de croire que la connaissance du passé sera jamais un garde-fou suffisant aux débordements de la conduite humaine, de la même manière qu'aucune prévention n'éradiquera jamais le crime».
Au fond, le désir d'histoire est une affaire de sens, et la finalité de la discipline «réside dans la meilleure connaissance de l'homme lui-même et de ses réalisations, bonnes et mauvaises, de la genèse des différentes cultures de par le monde». Il s'agit, explique l'historien, de comprendre le présent, mais en respectant «ses milliers de couches venues du passé» pour se donner des repères. «Certains de ces repères, ajoute-t-il, sont historiques, s'il est vrai que le passé a accouché du présent, et que ce passé coule dans nos veines, sans qu'on puisse rien y faire, autant que le sang qui nous maintient en vie.»
À cette réflexion sur le pourquoi de l'histoire, Bonnechère adjoint une introduction à la méthode historique qui traite de l'utilisation des sources (orales, écrites, archéologiques) et du traitement critique qu'il faut leur réserver. Ses propos sur la démarche interprétative qui exige de l'historien de se fondre dans «la mentalité de la société du passé qu'il étudie» intéresseront ceux qui réfléchissent à la bonne manière de lier éducation à la citoyenneté et histoire, à l'école.
Dans la même collection, mais sur un mode plus subjectif quoique tout aussi riche et instructif, Rodolphe De Koninck signe Profession géographe.
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louisco@sympatico.ca
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Honoré Mercier, l'un des plus grands premiers ministres du Québec
Pierre Couture, Michel Brûlé, Montréal, 2008, 176 pages
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Profession historien
Pierre Bonnechère, Presses de l'Université de Montréal, Montréal, 2008, 72 pages


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