Agriculture: scepticisme face à la main-d’œuvre québécoise

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Les agriculteurs préfèrent exploiter le tiers-monde plutôt que des employés québécois


« Ce n’est pas si évident que ça d’engager un Québécois qui ne reviendra sans doute pas le lendemain. Ils viennent des fois une journée, et ça prend tout pour qu’ils la finissent. » 


Ces propos tenus par Simon Charbonneau, propriétaire de FraiseBec, reflètent bien les appréhensions de nombreux producteurs d’ici. Ils ont besoin d’embaucher de la main-d’œuvre locale pour donner un coup de main dans les champs en raison de l’incertitude entourant l’arrivée des travailleurs étrangers. Mais ils ne sont pas naïfs.


« On aime les belles jobs, pas trop dures, ajoute sans détour M. Charbonneau. Quand je passe la journée à quatre pattes avec les travailleurs étrangers, je trouve ça difficile, admet-il. Mais après cinq jours à travailler accroupi, tes bobos commencent à partir. » Or, devant le dur labeur qui les attend aux champs, bien des candidats d’ici décident finalement de ne plus revenir à la ferme.


Rappelons qu’il y a un peu plus d’une semaine, le gouvernement Legault a lancé un appel aux Québécois pour qu’ils aillent prêter main-forte aux agriculteurs. Il a ainsi annoncé qu’il débloquait 45 millions pour verser des bonus de 100 $ par semaine à ceux qui iront travailler la terre. Jusqu’à maintenant, Agricarrières, comité sectoriel de main-d’œuvre de la production agricole, a reçu plus de 4000 candidatures.


 

Malgré ce nombre impressionnant, certains de ceux qui seront retenus ne demeureront pas en poste toute la saison, soutient Jocelyn Gibouleau, copropriétaire des Productions Margiric à Laval, qui cultive notamment du brocoli, du céleri, de la laitue et du chou-fleur.




Physiquement, ils ne sont pas capables. La plupart des gens ne sont pas habitués à faire ces travaux-là. Ils sont bons dans leur domaine. Ils ont dans leur tête l’idée qu’ils vont venir travailler deux semaines.



Jocelyn Gibouleau



M. Gibouleau rappelle que la saison s’étire plutôt de mai à novembre. Selon lui, avec l’ouverture progressive des entreprises, le monde agricole perdra des joueurs. Ceux qui s’étaient portés volontaires reprendront le boulot qu’ils faisaient avant la crise. S’il affirme qu’il est déjà difficile de recruter de la main-d’œuvre québécoise, le retour à la normale ne fera que rendre la tâche encore plus ardue.


« D’ici un mois, les travailleurs locaux vont retourner à leur emploi habituel, prédit elle aussi Jennifer Crawford, directrice générale de l’Association des producteurs de fraises et framboises du Québec. Pendant les récoltes, on a besoin de trois fois plus de monde. Il n’y a aucune garantie que ces gens-là [les travailleurs québécois] vont être là dans un mois. »


De plus, la gestion entourant la séparation des équipes de travailleurs étrangers et québécois pour éviter les risques de contagion à la COVID-19 ne vient qu’alourdir la tâche des producteurs, nous ont-ils souligné.


Devant cette incertitude, Simon Charbonneau « croise les doigts pour avoir le plus de travailleurs saisonniers possible ». « Ils sont deux fois plus vites [que les Québécois]. On voudrait en avoir 60 pour planter, mais on va en avoir environ 30. »


« Pour la récolte, j’en ai besoin de 200, ajoute-t-il. Si j’en ai 150, donc 25 % de moins, est-ce que je vais détruire 25 % de ma production ? » En ce moment, M. Charbonneau soupèse toutes ses options. « Ma décision n’est pas finale. »


« Si le Mexicain fait trois boîtes à l’heure et que le Québécois fait une boîte à l’heure, mon coût de production vient d’augmenter. [Au supermarché], je ne peux pas augmenter mon prix de 3-4 $ le panier. » FraiseBec produit annuellement 3 500 000 livres de fraises.


Inquiétude


De son côté, le président de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Marcel Groleau, se dit bien au fait de la situation. « Je comprends les producteurs, a-t-il affirmé. Ce qui les inquiète, c’est de mettre beaucoup d’argent dans l’ensemencement et de ne pas avoir assez de main-d’œuvre ensuite pour récolter. » Il ajoute du même souffle qu’ils ne peuvent compter uniquement sur des travailleurs québécois souvent inexpérimentés et ont besoin d’un noyau dur de main-d’œuvre étrangère qui a plusieurs années d’expérience de travail dans les champs.


Ainsi, M. Groleau demande au gouvernement de soutenir les agriculteurs. « Si je ne suis pas capable de récolter, est-ce qu’on pourrait avoir l’assurance que les pertes seront couvertes ? », demande-t-il.


Pour sa part, Geneviève Lemonde, directrice générale d’Agricarrières, admet que la situation qui « oblige » les agriculteurs à compter sur plus d’employés locaux « n’est pas simple ». Elle estime que les producteurs doivent donner la chance aux coureurs. « J’ai deux choix, soit je diminue mes superficies de production, soit je tente le coup », indique-t-elle.


« Il n’y a rien de parfait. Est-ce que 100 % des candidats retenus vont être bons et vont travailler pendant plusieurs semaines ? Non, il n’y a pas de garantie. »