Vous avez dit «appropriation culturelle»?

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En finir avec ce concept fumeux


L’article « Jouliks, le débat post-SLĀV » de Guillaume Bourgault-Côté paru le 30 octobre soulève à nouveau la question de l’« appropriation culturelle », au sujet cette fois du film Jouliks, qui sort présentement sur nos écrans. Dans son texte, le journaliste nous raconte tout d’abord les efforts faits par la réalisatrice et le coproducteur du film pour échapper à ce reproche : ils ont ainsi « cherché [apparemment en vain] à embaucher des acteurs roms » et supprimé dans les dialogues toute référence directe à cette population.


Cela n’a cependant pas suffi à satisfaire les deux représentantes de la communauté rom consultées, qui reprochent au long métrage de véhiculer « des stéréotypes erronés sur les Roms » et de contribuer pour cette raison à « la déshumanisation du peuple rom ». Rien de moins.


Face à cette situation, on serait tenté de souligner, comme le fait l’auteure de la pièce dont est tiré le film en question ainsi que l’équipe de production, qu’à l’impossible nul n’est tenu et que ces revendications identitaires d’où découle l’« appropriation culturelle » imposent de trop grandes limites à « la liberté de création », en même temps qu’elles tendent à effacer les frontières entre fiction et « documentaire ».


Mais ne serait-il pas plus avisé de remettre en question l’idée même d’« appropriation culturelle », de reconsidérer ce concept qui est miné par des contradictions et face à des objections qui devraient tout simplement l’invalider ?


La première de ces objections est que la fiction consiste, par définition, à explorer d’autres univers que celui dans lequel nous vivons, à concevoir l’existence de personnages qui sont différents de nous. Philip Roth n’est pas afro-américain et ça ne l’empêche pas d’imaginer la vie et les sentiments de Coleman Silk ; Gustave Flaubert n’est pas une femme et pourtant, comme il le dit lui-même, madame Bovary, c’est un peu lui ; Robert Merle, sans être nazi ni même allemand, se glisse pourtant, le temps d’un roman, dans la peau du commandant d’Auschwitz, etc.


Tout au contraire de cette théorie de l’« appropriation culturelle » qui condamne la littérature à l’autofiction et cherche à enfermer tout un chacun dans la prison de l’identique et de l’identitaire, la fiction littéraire, dans ce qu’elle a de meilleur, cultive ce bel idéal humaniste qui fait d’autrui, selon l’expression de Paul Ricoeur, un autre soi-même.


La seconde objection à ce concept est plus épistémique : la mise à distance apparaît comme une condition de l’objectivité, qui s’accommode par conséquent mal d’un regard imprégné par des passions identitaires. Exprimée de façon plus claire, cette prémisse signifie que les représentants souvent autoproclamés de certains groupes ou de certaines minorités ne sont pas les meilleurs juges de la véracité du discours qui a pour objet ces groupes ou minorités, bien au contraire.


Stéréotypes


Le regard « étranger » de l’ethnologue, du sociologue, de l’historien est plus apte à saisir l’originalité de telle culture, de tel groupe, de telle communauté, de tel peuple que celui qui y appartient et baigne depuis l’enfance dans une identité par rapport à laquelle il a bien évidemment plus de difficulté à prendre ses distances.


On le constate d’ailleurs assez aisément dans l’article avec ce que les deux représentantes du « peuple rom » dénoncent comme des clichés qu’elles reprochent au film de colporter : travailler le métal, jouer au tarot, ne pas valoriser l’école relèvent, selon elles, de cette catégorie des stéréotypes déshumanisants.


Bien sûr, il peut exister des stéréotypes réellement mensongers et stigmatisants, qui ne visent qu’à nuire à un groupe donné, voire à le déshumaniser complètement : le juif aux doigts crochus ; le Noir ensauvagé ou infantilisé ; et j’en passe. Mais on conviendra qu’il ne s’agit pas de cela ici. On peut alors se demander en quoi de tels clichés sont si déshumanisants et surtout en quoi le fait de les bannir d’univers fictifs contribuerait à mieux représenter les Roms ou n’importe quel autre groupe ou minorité ?


Cette guerre menée contre les stéréotypes ne risque-t-elle pas plutôt de congédier un réel, certes quelque peu schématique, au profit d’une idéalisation un peu fade et de faire revenir l’art à une époque pas si lointaine où il devait représenter non la réalité telle qu’elle était, mais telle qu’on aurait voulu qu’elle soit.


Bref, ce néologisme d’« appropriation culturelle » ne mériterait à mon avis rien de mieux que d’être relégué aux oubliettes. Mais on dirait que nous sommes intellectuellement, et surtout moralement démunis face à certains concepts dès lors qu’ils se présentent à nous drapés dans l’étendard du « progressisme ». On se les approprie, après avoir mis notre esprit critique en berne, comme s’ils nous servaient de caution, nous assurait de notre appartenance au camp du Bien ; on les laisse, comme disait George Orwell, penser à notre place, nous prémunissant par le fait même contre la nécessité d’avoir à réfléchir par nous-mêmes.


Ce newspeak qui se répand à grande vitesse dans les milieux intellectuels et médiatiques est trop souvent le signe d’une pensée indigente et d’un engagement politique qui n’a d’authentique que son conformisme.









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