Vers une nouvelle identité québécoise?

La culture de la majorité doit d'autant plus changer qu'elle est réfractaire au pluralisme, sous-entend le rapport Bouchard-Taylor

Commission BT - le rapport «Fonder l’avenir - Le temps de la conciliation»

Québec -- Les auteurs du rapport de la commission Bouchard-Taylor invitent la majorité formée des «Québécois d'origine canadienne-française», selon l'expression de Gérard Bouchard, à adopter une nouvelle identité, une nouvelle culture fédératrice issue des interactions avec les autres communautés ethnoculturelles. Au nom de l'interculturalisme, ces Québécois ne doivent plus se voir comme les détenteurs de la culture de référence.
Si ce discours semble plaire au premier ministre Jean Charest et, plus généralement, aux libéraux, il a fait bondir le chef de l'Action démocratique du Québec, Mario Dumont. Le chef adéquiste a déploré que les commissaires Gérard Bouchard et Charles Taylor n'aient pas parlé dans leur rapport du renforcement de la «culture normative», celle de la majorité, sur laquelle s'appuie la société d'accueil que constitue le Québec. «Le gouvernement du Québec a le devoir de veiller à ce que notre société s'appuie sur une identité forte et stimulante qui suscite l'adhésion», a dit Mario Dumont.
L'interculturalisme, tel que décrit dans le rapport, ne préconise pas cette adhésion des immigrants à la culture de la majorité. La société est un lieu de rencontre des différentes cultures qui ne sont pas hiérarchisées. L'intégration doit se faire dans le respect des différences, «dans l'égalité et la réciprocité», pour reprendre le titre d'un chapitre du rapport. La culture de la majorité doit changer. «Les membres du groupe ethnoculturel majoritaire (en l'occurrence, les Québécois d'origine canadienne-française), tout comme les membres des minorités, acceptent que leur culture (les traditions, les référents identitaires) soit transformée à plus ou moins long terme par les interactions de ce régime [de pluralisme]», peut-on lire dans le rapport.
La culture de la majorité doit d'autant plus changer qu'elle est réfractaire au pluralisme, laissent entendre les commissaires. Ils notent «le malaise identitaire» des Québécois, «l'insécurité du minoritaire, qui constitue un invariant dans l'histoire du Québec francophone», écrivent-ils. La chef du Parti québécois, Pauline Marois, a d'ailleurs critiqué le rapport parce que les commissaires n'ont pas cherché à trouver remède à ce malaise identitaire. Il faut dire que le rapport taille en pièces la notion du «nous inclusif» que tente de réhabiliter la chef péquiste, contraire à l'interculturalisme, selon les commissaires.
Le sociologue Jacques Beauchemin, qui conseille Pauline Marois sur ces questions et qui a fait partie du comité-conseil, formé de 15 membres, de la commission Bouchard-Taylor, s'est dissocié du rapport. Les commissaires ont fait le constat que la société québécoise, «post-moderne, est une société fragmentée, divisée, qui a perdu son unité», a-t-il livré au Devoir. «Assumant cela, on [MM. Bouchard et Taylor] dit: qu'est-ce qu'une société? C'est le territoire au sein duquel se rencontrent une multitude d'identités qui, toutes, peuvent prétendre à l'égalité. Dans cette perspective, il n'y a plus de pôle organisateur, il n'y a plus de culture de référence.» C'est une perspective libérale (dans le sens philosophique) en vertu de laquelle la société est un lieu de rencontre «un peu comme le marché est un lieu de rencontre des biens qui circulent», illustre-t-il.
«Ce qui est abandonné, c'est cette idée très importante -- qui semble obsolète aux yeux des auteurs du rapport -- qu'une société, c'est un projet aussi», a souligné Jacques Beauchemin. «Il y a au Québec une communauté, fabriquée par l'Histoire, qui est majoritaire, qui aspire légitimement à faire du Québec quelque chose qui lui ressemble et qui aspire légitimement à voir les nouveaux arrivants se rassembler autour d'elle.»
Le sociologue reproche à MM. Bouchard et Taylor de décrire dans leur rapport cette majorité «québécoise d'origine canadienne-française» dans des termes toujours négatifs. «Parce qu'elle est sur la défensive, inquiète, elle n'est pas capable de rassembler et il faut la rééduquer», lui inculquer les vertus propres à une société pluraliste, lit-il dans le rapport.
Pour le sociologue Mathieu Bock-Côté, ce que le rapport prône, c'est de «construire une identité commune au Québec comme s'il n'y en avait pas déjà une, comme si la majorité n'était pas le lieu de convergence nationale». La majorité, «en ne consentant pas à se liquider elle-même dans le grand bazar identitaire, entrave l'élaboration d'un multiculturalisme à la québécoise qu'on a la petite décence de nommer interculturalisme», estime Mathieu Bock-Côté.
Le philosophe Daniel Marc Weinstock a fait partie du comité-conseil de la commission. Contrairement à Jacques Beauchemin, il est au diapason des positions défendues dans le rapport Bouchard-Taylor. Selon lui, les Québécois ne font pas suffisamment confiance au pouvoir d'intégration des institutions qu'ils se sont données, notamment en matière d'éducation. «Les Québécois ont toujours une peur identitaire», note M. Weinstock. Il y a lieu de se demander s'ils ne peuvent pas être «plus confiants dans l'ouverture envers l'Autre sans avoir à craindre de mettre en péril quelque chose de profond de leur identité».
Daniel Marc Weinstock s'inscrit contre la notion de «culture normative» avancée par Mario Dumont. «Les idées, comme celle de M. Dumont, témoignent d'une espèce de nostalgie d'une culture matrice, originaire, sans dilution, sans perversion, sans mixité», juge-t-il. On retrouve cette idée dans les sociétés «qui sont sujettes aux migrations».
Selon le philosophe, cette notion d'une culture de référence -- un terme employé par Fernand Dumont -- est fallacieuse parce qu'elle suppose l'existence d'une culture d'origine qui n'aurait pas subi de mutations. «Les cultures changent sans cesse du fait de l'immigration mais aussi du fait de transformations internes», fait-il valoir. Il cite comme exemple la société québécoise, qui s'est transformée à la faveur de la Révolution tranquille, se défaisant, notamment, de l'emprise de la religion.
Quant à l'interculturalisme, c'est en fait une version québécoise du multiculturalisme canadien, estime M. Weinstock. En ce sens, il est d'accord avec Mathieu Bock-Côté. Mais il souligne que la conception qu'on se fait au Québec du multiculturalisme canadien est une «caricature», «une version ghettoïsante, communautarienne» qui ne correspond pas à la réalité. MM. Bouchard et Taylor parlent aussi de cette «caricature». «Le multiculturalisme canadien a toujours été conçu comme un outil d'intégration, comme un outil de "nation building"», signale M. Weinstock. L'interculturalisme décrit dans le rapport Bouchard-Taylor, c'est du multiculturalisme canadien, mais avec une nuance «qui n'est pas banale»: il n'y a pas d'insistance sur l'intégration linguistique au Canada anglais alors qu'au Québec, l'intégration découle de la connaissance de la langue commune. «Au Canada anglais, ça se fait automatiquement. Les immigrants n'ont pas le choix, ils apprennent l'anglais», fait observer M. Weinstock. On ne peut que le constater.
La question des accommodements raisonnables a servi de prétexte à une réflexion en profondeur portant sur une société québécoise en mutation, une société qui se libérerait de son vieux fond canadien-français grâce à l'apport culturel des immigrants. Gérard Bouchard et Charles Taylor ont effectivement interprété très largement leur mandat.


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