Union des souverainistes: la fenêtre est-elle fermée ?

Aujourd’hui, plusieurs mois plus tard, les partis ont choisi leurs candidats presque partout, les programmes sont établis et, de toute évidence, les chefs des deux partis rejettent fermement cette possibilité.

Pacte électoral - gauche et souverainiste



Pauline Marois et Amir Khadir ont chacun fermé la porte, ce mardi, aux appels venus ces derniers jours en faveur d’une union électorale des forces souverainistes. Cela doit signifier que la fenêtre, entrouverte en début d’année, pour des discussions de ce genre est fermée pour l’avenir prévisible.
Cela semble incompréhensible à un grand nombre de souverainistes qui craignent, à bon droit, que Jean Charest réussisse à se faufiler entre les mailles de l’insatisfaction qu’il génère pourtant chez 70% des Québécois et réussisse à reconduire au pouvoir un gouvernement pourtant usé au delà de ce qu’on croyait humainement et politiquement possible.
Ayant été très intéressé par ce dossier en décembre, janvier et février, et ayant procédé à quelques rencontres exploratoires, j’aimerais simplement aujourd’hui éclairer, pour le bénéfice des souverainistes, les raisons de cette fermeture de fenêtre. D’abord, versant PQ, ensuite, versant QS.
La difficulté, versant PQ
En début d’année, la question qu’avait à résoudre le Parti québécois était la suivante: déterminer si une alliance avec QS l’aide ou lui nuit. Car s’il est vrai qu’une alliance tactique avec QS pourrait, dans plusieurs circonscriptions, faire la différence entre une victoire ou une défaite, il faut savoir que le report des voix n’est pas systématique.
Des sondages Léger indiquaient en début d’année que le PQ était le second choix de 33% des électeurs Solidaires. Puisque l’intention de vote QS est de 9%, cela signifie un report possible de 3 points, inégalement répartis. Cela, avant que les électeurs aient entendu une consigne de vote de leurs chefs. Dans une lutte à trois, ce n’est pas négligeable.
Mais il faut d’autre part calculer aussi combien d’électeurs seraient repoussés par une telle alliance. Une partie du travail du PQ est de retrouver certains de ses électeurs qui sont attirés par François Legault.
Et on peut penser que le genre d’électeurs attirés par la figure de Legault sont plutôt réfractaires à la figure d’Amir Khadir. On n’est pas dans le même registre. Ce serait vrai à la case départ d’une alliance et ce serait vrai pendant la campagne.
On voit facilement Jean Charest et François Legault réclamer de Pauline Marois de réagir à chaque déclaration un peu épicée d’Amir, son “allié”. Cela mettra du sable dans l’engrenage de communication péquiste et pourra contribuer à effrayer des électeurs centristes.
La difficulté, versant QS
Personne n’a mieux expliqué les difficultés posées à Québec Solidaire par une éventuelle alliance qu’Amir Khadir dans un courriel envoyé en février à un certain nombre de partisans de cette alliance, y compris Pierre Curzi. Amir y fait des constats lucides et de bonne foi. Je la rend publique avec son approbation.

J’aimerais attirer votre attention sur quelques dimensions de la situation politique actuelle qui compliquent toute tentative d’accord électoral entre QS et le PQ.
1- Mme Marois montre certes de l’ouverture et du respect depuis quelques semaines. Nombre de députés et surtout de militants indépendantistes de toutes allégeances souhaitent aussi un accord électoral avec sincérité et un sens aigu de l’urgence. Urgence de voir réaliser certains rêves ou urgence face à l’imminence d’un danger politique majeur, soit de voir la CAQ prendre le pouvoir. Mais bon nombre d’autres députés et responsables de l’appareil du PQ y sont farouchement opposés.
2- Un accord avec le PQ rencontre bcp de résistance dans nos rangs. Une telle décision requiert de part et d’autre, de laborieuses consultations et l’approbation de la base des partis. Vous devez sans doute savoir que notre congrès a repoussé une telle hypothèse en mars 2011. Donc on ne peut rouvrir le débat que devant des circonstances exceptionnelles.
Francoise David a mentionné à plusieurs reprises, qu’étant un parti ouvert au dialogue, nous saisirons consciencieusement les instances de notre parti si le PQ faisait officiellement la demande de négocier une entente. Ce qui n’est toujours pas le cas au moment où on se parle. Il n’y a pas de garantie de résultat, mais tout comme Françoise, je me suis toujours engagé à mettre tout mon poids dans la balance si une proposition honnête et sincère était faite en ce sens. Mais force est d’admettre que s’il y a eu une certaine embellie durant les fêtes pour l’idée d’un accord de désistement réciproque dans certains comtés, depuis le passage de Rebello au CAQ et le ralliement de l’ADQ àla CAQ, qui ont ravivé le souvenir peu reluisant d’autres transfuges, curieusement les choses ont pris une tangente inverse.
Je dis curieusement, pcq depuis que [le député péquiste Bernard] Drainville l’a abordé, puis les revirements rocambolesques de fin janvier, beaucoup de commentateurs se sont montrés soit plutôt favorables en vertu de l’idée que ce serait assez logique de faire cela pour 2 partis souverainistes – soit défavorables en appelant le PQ à ne pas le faire pcq ce serait en faveur de QS beaucoup plus que du PQ (certains prétendant même que ce serait le baiser de la mort pour le PQ). Alors on se serait attendu que ceux de nos membres qui ont un penchant partisan très prononcé ou qui se méfient beaucoup du PQ pour des raisons légitimes et qui se sont farouchement opposés à un accord de désistement réciproque, y trouvent maintenant un intérêt pragmatique partisan, en se disant que finalement pourquoi pas si ça peut affaiblir le PQ.
Mais ce n’est pas cela qui semble dominer. Les objections sont un mélange varié des éléments suivants:
a- tout accord même ponctuel et tactique est perçu comme un rapprochement politique et une espèce de caution que ces militants de QS ne veulent pas accorder au PQ. Ils estiment qu’ils seraient ainsi incohérents avec leur propre rupture passée avec le PQ, qui les a si souvent et si douloureusement déçus.
b- un désistement réciproque des 2 partis ne profiterait pas nécessairement au parti qui présente son candidat. Le 2ieme choix de nombres d’électeurs péquistes et même d’électeurs de QS est la CAQ! Le sondage de LégerMarketing du 15 janvier leur donne un peu raison sur ce point. Le retrait d’un candidat QS pourrait dans certain cas faciliter la victoire de la CAQ plutôt que donner une chance au PQ dans certains comtés. Idem pour QS. Donc est il raisonnable de prendre le risque? Pour ceux qui y étaient fermés au départ, cette difficulté de mesurer le risque avec précision dans les comtés envisagés, rend toute entente encore moins attrayante.
c- il y a aussi la confusion et l’atmosphère délétère causées par les transfuges de tout bord – au Québec comme à Ottawa! Plusieurs sympathisants ou membres de QS craignent que la population qui entend parler de possibles accords QS-PQ au même moment que se déroulent les revirements opportunistes que l’on voit, puisse associer la démarche de QS à une démarche opportuniste pour offrir des carrières à ses dirigeants et candidats. Pourtant plusieurs, dont [le député péquiste] Stéphane Bergeron et moi-même avons toujours pensé qu’une collaboration électorale était souhaitable pour des raisons démocratique et politique. Pour moi il s’agissait d’organiser une sorte de proportionnelle hors scrutin, dans le but de donner une représentation plus équilibrée des choix de notre peuple à l’AN. Stéphane et quelques députés péquistes très progressistes y étaient favorable pour faciliter l’accession à l’indépendance. Ils y sont favorables sans opportunisme électoral, car ils l’envisageaient même quand le PQ était à 40% des intentions de vote avec une perspective de 80 sièges (comme en mars-avril 2011).
Mais l’immense majorité des gens y compris les commentateurs politiques très avisés l’ignorent. Dans une conjoncture politique étroite, qui inspire très peu confiance, les gens pourraient penser que nos tentatives sont mues par un opportunisme de carrière. C’est très regrettable, mais ce risque existe et serait intolérable à plusieurs d’entre nous. Je suis personnellement très sensible à cette difficulté.
En conclusion, la pente me parait difficile à remonter. Je ne dis pas que j’y suis fermé ou que je m’y opposerai. Mais la fenêtre semble se refermer en vitesse. Pas seulement en raison du temps, mais aussi – je le répète – à cause de la confusion liée à la situation politique chaotique des derniers temps, qui jette un doute sur la sincérité des engagements. Il faut à tout prix éviter de perdre cette crédibilité sur la sincérité de nos engagement, qui est la chose la plus précieuse à mes yeux. Il ne faut pas la sacrifier, pcq dans ce qui est devant nous , pour faire l’indépendance, pour réunir les conditions d’émancipation politique et économique de notre peuple, le peuple ne prendra des risques et n’acceptera des sacrifices que s’il est convaincu de la sincérité de ceux qui prétendent le mener.
Amir Khadir – 12 février 2012

La fenêtre
Ce courriel a le mérite de la franchise. En début d’année, Amir et Françoise n’étaient pas réfractaires à une discussion sérieuse avec le PQ. Au PQ, le caucus était divisé mais avait donné à Pauline Marois le mandat de prendre les décisions qui s’imposaient. Une première évaluation des gains et des pertes électorales potentielles en cas d’alliance donnait un résultat dans la marge d’erreur (+2%). Comme je l’écrivais à l’époque, on pouvait faire le pari qu’une dynamique d’alliance allait magnifier les gains et réduire les pertes. Mais le courriel d’Amir, additionné au degré de difficulté constaté au sein du PQ, a fait en sorte que la fenêtre s’est refermée sans qu’une offre soit jamais formulée par le PQ.
Aujourd’hui, plusieurs mois plus tard, les partis ont choisi leurs candidats presque partout, les programmes sont établis et, de toute évidence, les chefs des deux partis rejettent fermement cette possibilité.
On peut le déplorer. Mais le principe de réalité, exprimé ici par Amir, fait en sorte que les risques d’échec de l’entreprise étaient très élevés lorsque la fenêtre était entrouverte en début d’année. Je ne vois pas très bien comment, aujourd’hui, il pourrait en être autrement.
Mais ma fenêtre à moi est toujours ouverte…

Squared

Jean-François Lisée289 articles

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Ministre des relations internationales, de la francophonie et du commerce extérieur.

Il fut pendant 5 ans conseiller des premiers ministres québécois Jacques Parizeau et Lucien Bouchard et un des architectes de la stratégie référendaire qui mena le Québec à moins de 1% de la souveraineté en 1995. Il a écrit plusieurs livres sur la politique québécoise, dont Le Tricheur, sur Robert Bourassa et Dans l’œil de l’aigle, sur la politique américaine face au mouvement indépendantiste, qui lui valut la plus haute distinction littéraire canadienne. En 2000, il publiait Sortie de secours – comment échapper au déclin du Québec qui provoqua un important débat sur la situation et l’avenir politique du Québec. Pendant près de 20 ans il fut journaliste, correspondant à Paris et à Washington pour des médias québécois et français.





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