Une vision polémiste sur l'histoire enseignée

Coalition pour l’histoire


J'ai trouvé assez ironique de lire cette semaine un article du Devoir intitulé «L'histoire du Québec délaissée par les universités», immédiatement avant de donner un cours magistral de première année en histoire nationale portant sur la chute militaire de la Nouvelle-France. La semaine prochaine, je traiterai de la question suivante: «La Conquête: un désastre?» Me référant donc à l'étude de l'historien Éric Bédard dévoilée cette semaine et intitulée «L'histoire nationale négligée», j'ai pu constater à quel point elle présente une vision très orientée de l'enseignement de l'histoire nationale dans les universités québécoises.
Éric Bédard a le mérite d'avoir lancé un débat tout à fait pertinent et je souscris à plusieurs des constats de son rapport, notamment en ce qui concerne la formation des futurs enseignants. Toutefois, ce rapport se situe davantage dans le champ de la polémique et n'est pas un reflet objectif de l'état de l'histoire nationale dans nos universités québécoises. Entre autres, la prémisse voulant que l'histoire sociale et culturelle et l'histoire nationale forment des catégories mutuellement exclusives ne tient pas la route et fausse les analyses statistiques.
Prenons un cas que je connais assez bien: le mien. Je me trouve classé parmi les historiens du culturel et du social et donc non pas parmi ceux de l'histoire nationale. Pourtant, mes écrits les plus récents portent en bonne partie sur cet événement capital qu'est la Conquête, y compris ses dimensions nationales (rapports entre francophones et anglophones), constitutionnelles (droits des francophones, y compris le serment du Test) et politiques (exercice du pouvoir au sein de l'État colonial).
J'ai même dirigé un doctorat sur les rapports entre militaires et civils à Québec entre 1759 et 1838, en dépit du fait que, selon le rapport, un étudiant québécois qui souhaiterait entreprendre un doctorat sur les dimensions militaires de la Conquête dans une université francophone serait incapable de se trouver un directeur qualifié... Par ailleurs, depuis 1996, j'ai personnellement offert au moins six cours différents au Département d'histoire de l'Université Laval qui portent en bonne partie sur «la dimension nationale de notre histoire», même dans le sens trop étroit adopté par le rapport.
Je crois aussi que je serais tout à fait apte à contribuer à un centre de recherche portant sur «l'histoire politique du phénomène national au Québec», malgré mon approche sociale et culturelle. Cependant, j'ai déjà ma place comme codirecteur du Centre interuniversitaire d'études québécoises, le plus important regroupement de recherche financé d'historiens du Québec (que le rapport ne mentionne pas), pour qui l'histoire du Québec, y compris dans sa dimension nationale, demeure absolument centrale.
Je ne suis qu'un cas parmi tant d'autres. Toutefois, si l'étude déforme à ce point mon profil, que dire de ses conclusions plus générales, basées sur l'analyse d'un ensemble de tels cas individuels? Dans ce contexte, il est plus qu'insultant de se faire dire que «l'histoire du Québec s'en va à vau-l'eau», comme le conclut en éditorial Le Devoir, du moins au sein de la communauté des chercheurs universitaires.
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Donald Fyson - Université Laval


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