Une conspiration pour le millénaire

11 septembre 2001


Les baby-boomers croyaient frapper fort en se demandant qui avait vraiment tué Kennedy. Les jeunes adultes du 21e siècle sont sur la piste d'une affaire 100 000 fois plus ténébreuse.


Si ce n'était de la branche miraculeuse, on pourrait tourner la page. Car dans l'assassinat de Kennedy, il y avait quatre impacts de balle. Le coupable présumé, Oswald, n'avait eu le temps de tirer que trois balles. S'il y avait quatre balles, c'est qu'Oswald n'était pas seul, donc qu'il y a eu complot. Mon ami le documentariste Daniel Creusot (La famille, Michel Auger enquête, En quête de Jean Drapeau), qui connaît tout ça dans le détail et avait élaboré sa propre théorie, admet que le bouquin Case Closed, publié en 1993 par Gerald Posner, répond à presque toutes les questions soulevées pendant 30 ans par les plus ardents conspirationnistes. Et la quatrième balle? Il n'y en avait que trois, écrit-il, mais cette branche, sur la trajectoire de l'une d'elles, l'a sectionnée en deux. D'où les quatre impacts. Dur à avaler. Une certitude absolue: avec toutes les théories, les libraires ont fait fortune.
Aujourd'hui, Internet prend le relais. La vidéo en ligne la plus regardée au monde, selon Google, s'appelle Loose Change. Avec 6 000 dollars américains, son auteur de 22 ans, Dylan Avery, du bled perdu d'Oneonta (État de New York), a monté un documentaire, ma foi, assez bien fait, qui met bout à bout les éléments de la conspiration la plus populaire de l'heure: la Maison-Blanche aurait planifié et exécuté l'attaque contre les deux tours du World Trade Center.
La théorie avait été soulevée en 2002 par le Français Thierry Meyssan, dans l'essai L'effroyable imposture. Il fut voué aux gémonies. L'heure était à la solidarité internationale proaméricaine. La conspiration revient cependant en 2006 avec une force nouvelle. Le contexte, d'abord. La popularité de Bush est dans le trente-sixième dessous. Les mensonges sur les armes de destruction massive en Irak, les manigances autour de Valerie Plame, l'agente secrète de la CIA dont l'identité fut révélée afin de discréditer son mari - un critique de l'administration Bush -, tout pousse l'opinion à penser le pire. Et elle le pense. En mai, 42% des Américains affirmaient par sondage qu'il y avait une tentative de camouflage autour du 11 septembre.
Sur le fond, une chose essentielle s'est produite: la publication, en septembre dernier, de la version officielle des événements. C'est surtout le rapport technique sur la destruction des tours qui présente un talon d'Achille de 47 étages. Car les deux tours ne sont pas les seules à être tombées. La tour 7, à un coin de rue, s'est effondrée quelques heures après ses voisines. Vous n'aviez pas vu le troisième avion? C'est fâcheux, car il n'y en avait que deux. Et la version officielle voulant que l'incendie nourri par le kérosène des avions explique la désintégration de la structure des tours jumelles ne tient pas pour la tour 7. Alors? Alors, rien. La version officielle renonce à donner une explication. Mieux que Loose Change, c'est le travail de Steve Jones, professeur de physique, qui soulève les questions les plus troublantes sur la résistance des structures, les températures de fusion du métal, etc.
À partir de là, la théorie de la conspiration se construit, aussi séduisante que celles entourant JFK. Contradictions dans la version officielle. Documents précurseurs. Remarques inexpliquées. Nous sommes prêts à suivre lorsqu'on nous explique que les immeubles n'ont pas explosé, mais plutôt implosé, s'écroulant sur eux-mêmes, comme le font les vieux bâtiments quand on applique les techniques de démolition contrôlée. La présence sur les lieux des décombres, dans les jours qui ont suivi le 11 septembre, d'une équipe spécialisée en implosion alimente cette thèse. Mais les avions? La collusion entre Dick Cheney et al-Qaida semble difficile à avaler. On décroche sérieusement lorsque les conspirationnistes nous demandent de croire que Cheney, le Pentagone et plusieurs organismes gouvernementaux ont organisé à la fois le vol de lingots d'or tapis sous les tours et la destruction des archives des enquêtes sur les malversations boursières d'amis du régime, réglé le problème onéreux du désamiantage des tours et planifié, des semaines à l'avance, l'implosion pour l'harmoniser avec le calendrier des cellules d'al-Qaida.
Comme pour les théories entourant JFK, arrive un moment où le complot présumé suppose la participation de trop de personnes et où la crédibilité - comment dire? - implose. Quand même, la tour 7, c'est étrange. Sûrement un coup de la branche miraculeuse.
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Jean-François Lisée est directeur exécutif du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal ainsi que de PolitiquesSociales.net.

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Jean-François Lisée280 articles

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Ministre des relations internationales, de la francophonie et du commerce extérieur.

Il fut pendant 5 ans conseiller des premiers ministres québécois Jacques Parizeau et Lucien Bouchard et un des architectes de la stratégie référendaire qui mena le Québec à moins de 1% de la souveraineté en 1995. Il a écrit plusieurs livres sur la politique québécoise, dont Le Tricheur, sur Robert Bourassa et Dans l’œil de l’aigle, sur la politique américaine face au mouvement indépendantiste, qui lui valut la plus haute distinction littéraire canadienne. En 2000, il publiait Sortie de secours – comment échapper au déclin du Québec qui provoqua un important débat sur la situation et l’avenir politique du Québec. Pendant près de 20 ans il fut journaliste, correspondant à Paris et à Washington pour des médias québécois et français.





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