"Mordecai Richler, entre séduction et provocation" - Reinhold Kramer

Un parvenu honnête et civilisé

Ce livre qui veut vous arracher 40 dollars en librairie mérite d'être dénoncé: c'est un scandale.

Livres - revues - arts - 2012


Mordecai Richler, entre séduction et provocation
_ Reinhold Kramer
_ Septentrion, Québec, 2011, 670 pages
On dit que dans tout homme se rencontrent trois personnes: celle qu'il voudrait être, celle qu'il croit être et celle que les autres voient. Décomposée à la lumière du spectre politique, la personnalité de Mordecai Richler pourrait accoucher, respectivement, du trio suivant: 1) un aristocrate juif; 2) un socialiste de cœur parvenu à l'aisance matérielle; 3) un authentique libéral (le cœur à gauche, le portefeuille à droite), membre de l'establishment.
L'évolution politique de Richler, inséparable d'une ascension sociale annoncée dès le titre de la version originale anglaise (Leaving St. Urbain, 2008), sert de fil conducteur à la biographie que signe Reinhold Kramer, parue à la fin de l'automne au Septentrion.
«Sur les rochers se dressent des maisons blanches et carrées sur lesquelles le soleil fait comme des taches.» Hemingway aurait pu écrire ça. De fait, le Canadien de 19 ans qui aligne ces mots en regardant se rapprocher la côte d'Ibiza, une île des Baléares, a quitté son «ghetto» montréalais et la cour d'un grand-père marchand de ferraille pour ferrailler à sa façon: partir à la conquête du Paris et de l'Espagne de Hemingway, de ce mythe romantique viril. Avec dans les poches un dictionnaire d'espagnol et l'édition Penguin de Don Quichotte. L'oeuvre qu'il médite est «un appel de clairon pour les progressistes qui semblent se replier». Mais il arrive bien trop tard pour les brigades internationales, et trop tôt pour les hippies qui dix ans plus tard éliront cette plage. Richler, en disant adieu aux armes, trinque néanmoins avec le spectre de Papa: après une bordée de six mois en compagnie des pêcheurs locaux, il est expulsé de l'Espagne de Franco.
Plus tard, à Londres, Mordecai «se considère toujours comme un bohème» quand Brian Moore, l'ami et rival, lui fait remarquer «qu'il entretient des espoirs "bourgeois" et parle beaucoup d'argent et de ventes». «Richler, note Kramer, n'est pas vraiment un gauchiste comme il le laisse entendre, mais ses flatteries démontrent qu'il connaît déjà l'importance d'entretenir les relations qui peuvent le faire progresser dans sa carrière.»
Londres sera le tremplin littéraire de Richler: le thé avec E. M. Forster, les contrats de télé pour «faire de l'argent rapidement», les premières plaintes pour «vulgarité» (The Acrobats, mis sur la liste noire d'une chaîne de librairies). Là s'amorce la courbe qui va du rédacteur anonyme de la série Robin des Bois au romancier célébré qui, dans son âge mûr, s'assoit à une bonne table pour se négocier une chronique hebdomadaire à 2000 dollars la shot avec le magnat des médias et futur taulard Conrad Black, l'homme qui volait les riches pour donner aux multimillionnaires.
Un oeil sur le marché, fier pourvoyeur d'une famille de cinq enfants, Richler connaissait sa valeur, fixait sa propre cote, jouait son talent à la hausse.
La réception piégée
Le sous-titre retenu en français, Entre séduction et provocation, pointe vers la réception piégée qui est le lot de la plupart des lecteurs pure laine de Richler. Lequel, pourtant, était le premier conscient de l'importance de faire la part de la littérature et de la politique, comme le montre son admiration jamais reniée de Louis-Ferdinand Céline, sulfureux parangon d'antisémitisme s'il en fut! En reprenant sans les vérifier certaines assertions dues à la notoire tendance à l'exagération de son sujet — le casque de soldat allemand porté par le motard Trudeau devient ici «un uniforme militaire allemand», les bagarres de quartier entre gamins juifs et francophones, de véritables pogroms où les «étudiants canadiens-français (s'amusent) à terroriser les Juifs», où «une foule (manifeste) dans le quartier juif en criant: "Mort aux Juifs!"» —, Kramer ne nous aide cependant guère à discerner le littéraire du politique. Comme si sa propre prose subissait la contamination de la verve pamphlétaire du romancier, il va jusqu'à attribuer au nazi canadien Adrien Arcand un portefeuille ministériel dans un gouvernement Duplessis! La timide rectification de l'éditeur québécois apparaît sous la forme d'une note en caractères minuscules insérée à la fin du livre plutôt qu'en bas de page.
D'un tel biographe, on pouvait craindre le pire au moment d'aborder le contentieux de l'écrivain avec le nationalisme québécois et la langue locale. Mais Reinhold sait adopter, à l'occasion, un ton mesuré, il lui arrive même de prendre une posture assez proche de la distanciation critique. «La pauvreté de sa famille pendant la Grande Dépression avait fait de Richler un radical dans les années 40 et, bien qu'il ait perdu ce radicalisme avec les années, il se sentait toujours plus proche (en 63) de Pierre Vallières, un poseur de bombes (sic) du FLQ (...), que de Lester Pearson.» Toujours, mais de moins en moins...
Car d'une part, l'émergence de Trudeau, grand bourgeois viveur avec qui il semble désormais possible, sur cette plate-bande toundrique et désespérément provinciale qu'est le Canada, de jaser de Malraux et de Céline, va, de concert avec les bombes du FLQ, réconcilier Richler avec la politique locale, ultimement lui ouvrir les portes de l'establishment. D'autre part, envoyé spécial du Maclean's au Samedi de la matraque, Richler, à la vue d'un Québec libre peint sur un viaduc, se souvient du «À bas les Juifs» graffité sur le roc laurentien de son enfance. «L'avenir, remarque Kramer, lui donnera finalement tort, mais ce qu'il a vécu dans les années 40 l'empêche alors de se sentir à l'abri.»
Deux mondes
Ceux qui reprennent ces vieilles rengaines semblent encore aujourd'hui incapables d'apprécier le fait suivant: entre le Québec ensoutané et pétainiste de l'an 40 et celui qui va un jour flirter avec Alger et Cuba, un événement, la Révolution tranquille, a transformé le nationalisme québécois. L'entreprise de décolonisation va engendrer un courant de pensée plus progressiste que ne le sera jamais le socialeux velléitaire d'Ibiza.
Kramer souligne ailleurs, avec justesse, un paradoxe: en pourfendant, en guise de moulins à vent, un cégep et une station de métro nommés d'après le chanoine Groulx, Richler se retrouvait malgré lui du bord de la rectitude politique, une de ses bêtes noires. Du jeune écrivain en rebelle romantique, ennemi déclaré de la bourgeoisie, à ce «parvenu honnête et civilisé» que salue Kramer, le grand romancier brouille sans cesse les pistes entre la polémique et la satire: au parti Rhinocéros de Jacques Ferron répond la Impur Laine Society de 1995...
Les aller-retour du biographe entre l'oeuvre et la vie ne sont pas d'un intérêt toujours évident. À sa décharge, il faut dire que la clarté de sa pensée se voit sans cesse menacée par une traduction à la va-comme-je-te-pousse, incompréhensible par grands bouts. L'histoire est en train de donner raison à Richler, elle devient ce rêve canadien made in Québec avec ses bilinguili-guili auxquels appartient de plein droit ce gros tas de pages disponible dans la langue «désyntaxée» de Jean Chrétien. Ce livre qui veut vous arracher 40 dollars en librairie mérite d'être dénoncé: c'est un scandale.


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