Un congédiement honteux

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Une enseignante renvoyée pour avoir eu le courage de nommer le réel

Le directeur général de la commission scolaire de la Seigneurie-des-Mille-Îles (CSSMI), Jean-François Lachance, la présidente Paule Fortier ainsi que le directeur adjoint aux ressources humaines François Grégoire devraient être réprimandés pour le geste odieux qu’ils viennent de poser en décidant de renvoyer l’enseignante Kathya Dufault. Cette dernière a dit la vérité au sujet des conditions scandaleuses dans lesquelles se pratique l’enseignement de l’école publique dans ses programmes réguliers.


Comment peut-on congédier une personne qui témoigne de sa situation au sein d’une institution publique financée par les contribuables ? Son opinion n’est-elle pas d’intérêt public ? Oui, mais les profs, les enseignants et les chargés de cours qui travaillent dans les écoles, les collèges et les universités font face ici comme ailleurs à une dérive entrepreneuriale des établissements d’enseignement.


La conception entrepreneuriale de l’école, du collège et de l’université conduit à une conception étroitement entrepreneuriale des relations entre les dirigeants et les professeurs, enseignants et chargés de cours. On tente depuis plusieurs années d’imposer un devoir de loyauté. Le fameux devoir de loyauté est déjà depuis un certain temps une norme qui pend au-dessus de la tête des profs de collège comme une épée de Damoclès. C’est aussi ce que tente d’imposer la direction de l’Université de Montréal auprès de son corps enseignant en essayant de s’accaparer le plein contrôle du comité de discipline. (Cet enjeu doit être distingué de celui qui concerne les violences à caractère sexuel. Si les profs de l’UdeM contestent les ambitions de la direction concernant la discipline, ils acceptent de s’en remettre à un comité de discipline externe pour ce qui est des violences à caractère sexuel.)


En vertu de ce devoir de loyauté, il est interdit de critiquer le patron de l’établissement sous peine de sanctions pouvant conduire au licenciement. C’est exactement cela qui vient de se produire dans le cas de Kathya Dufault.


Le devoir de loyauté


Le prétendu devoir de loyauté à l’égard des directions de nos établissements d’enseignement va totalement à l’encontre de la liberté d’enseignement. Celle-ci se caractérise non seulement par le fait que les profs sont les seuls maîtres à bord dans leur classe, les seuls qui sont aptes à déterminer le contenu spécifique de leurs cours et les seuls à déterminer la nature spécifique de leurs recherches. Ils ont aussi le droit de jeter un regard critique sur la société, et cela inclut la gestion qui est assumée par les directeurs d’école, de collège ou d’université.


Ce devoir de loyauté va aussi totalement à l’encontre du principe de collégialité. En vertu du principe de collégialité, les directions doivent assumer une gestion qui tient compte des forces créatrices de l’école, du collège et de l’université. Les dirigeants ne sont pas vraiment des patrons créateurs et possesseurs d’une entreprise-école-collège-université, et les profs, enseignants et chargés de cours ne sont pas des employés soumis aux exigences de « patrons », car ce sont ces personnes et non les dirigeants qui sont les véritables chevilles ouvrières au sein de leur établissement respectif.


Les profs sont employés au sein de leurs établissements d’enseignement, mais ce ne sont pas des employés du directeur d’école, du directeur de collège ou du recteur. Les dirigeants qui entretiennent la confusion et qui se prennent pour des patrons trahissent leur propre mission éducative.


Le renvoi de Kathya Dufault est donc un pur scandale. Le ministre de l’Éducation ne doit sans doute pas faire disparaître les commissions scolaires, mais il doit envoyer un message clair en réintégrant la professeure dans ses fonctions, car celle-ci a rendu un grand service à la société québécoise.


Ce sont les dirigeants qui devraient être réprimandés pour avoir manqué de loyauté à l’égard de l’école publique. Le devoir de loyauté, s’il existe, est envers l’institution et non envers les dirigeants de l’établissement. L’enseignante a accompli son devoir en sonnant l’alerte au sujet du délabrement de l’école publique. Elle doit être remerciée au sens de « félicitée », alors que les dirigeants doivent être remerciés au sens de « congédiés ».


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Michel Seymour22 articles

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Michel Seymour est né en 1954 à Montréal. Très tôt, dès le secondaire, il commence à s’intéresser à la philosophie, discipline qu’il étudie à l’université. Il obtient son doctorat en 1986, fait ensuite des études post-doctorales à l’université Oxford et à UCLA. Il est embauché à l’université de Montréal en 1990. Michel Seymour est un intellectuel engagé de façon ouverte et publique. Contrairement à tant d’intellectuels qui disent avec fierté "n’avoir jamais appartenu à aucun parti politique", Seymour a milité dans des organisations clairement identifiées à une cause. Il a été l’un des membres fondateurs du regroupement des Intellectuels pour la souveraineté, qu’il a dirigé de 1996 à 1999. Pour le Bloc québécois, il a co-présidé un chantier sur le partenariat et a présidé la commission de la citoyenneté. Il est toujours membre du Bloc, mais n’y détient pour l’instant aucune fonction particulière.