Éditorial de L'Action nationale

Sortir du désamour

La haine de soi des Québécois est une arme d'Ottawa

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Chronique de Robert Laplante

Dans un article prémonitoire paru il y a dix ans (novembre-décembre 2008) Pierre-Paul Sénéchal identifiait en nos pages un des objectifs stratégiques les plus délétères de la campagne permanente de propagande menée par l’État canadian. Il fallait, disait-il, provoquer le « désamour » du Québec par les Québécois eux-mêmes pour que fonctionne efficacement la doctrine d’État multiculturaliste. La chose lui est apparue en analysant les manœuvres de sabotage pour dévoyer les commémorations du quatre centième anniversaire de Québec, une célébration usurpée sans vergogne par le gouvernement Harper qui a tenté d’en faire l’acte de naissance canadian transformé par des notables locaux en vulgaire affairisme pour aubergistes et faiseux de festivals. Sénéchal a bien montré comment le cartel médiatique, mené et instrumentalisé par Radio-Canada et les plans de communications fédéraux, allait tout mettre en œuvre pour enfermer le Québec dans un récit souffreteux et une vision de perdants. Le multiculturalisme aura triomphé effrontément, par la suite, à l’Hôtel de Ville de Montréal et dans les inepties du territoire mohawk non cédé.


Cela aura été la grande réalisation du gouvernement Couillard de pousser à son paroxysme cette logique du désamour. Il aura instauré un climat dépresseur dont on mesure à peine les dégâts. Au terme de quinze ans de matraquage culpabilisant, nombre de repères ont été brouillés, certains même détruits par une politique de dénigrement systématique. Les débats entourant la charte des valeurs et les sparages plus récents entourant SLAV et Kanata auront constitué de véritables points d’orgue dans la mélopée idéologique malsaine accompagnant en bruit de fond la multiculturalisation du Québec. La mise en récit opposant la diversité au Québec récalcitrant est une grossière imposture, un procès fabriqué pour jurés autoproclamés et portés par une doctrine d’État déguisée en vertu bien-pensante. Le Québec s’est toujours assumé dans son rapport aux autres, envers et malgré les donneurs de leçon d’Ottawa ou de quelque sanctuaire idéologique ambitionnant de le soumettre à l’inquisition. Le délire diversitaire n’est pas disparu avec l’arrivée au pouvoir de la CAQ, tant s’en faut. Mais il faut reconnaître dans le changement de climat qu’un nouveau rapport des forces s’est établi dans la construction du récit public. Aux indépendantistes, il faut un premier objectif de lutte : sortir le Québec du désamour.


Nombre d’observateurs l’ont noté, c’est une première réalisation du gouvernement Legault : son discours et sa posture ont purifié l’atmosphère. Cela témoigne sans aucun doute de son aptitude à se mettre en phase avec les mouvements de fond de la culture québécoise. Le peuple en a assez des sermonneurs et des agents de culpabilisation. La victoire de la CAQ aura participé d’un ras-le-bol idéologique et d’une saine résistance au mépris. L’incapacité du Parti québécois à bien analyser sa mise en échec politique et médiatique sur la question de la charte l’aura transformé en véritable caisse de résonnance de culpabilité induite. Il ne s’en remet toujours pas. Quant à Québec solidaire, il reste englué dans sa lise diversitaire et compose mal avec son adhésion au multiculturalisme, adhésion qui aura conduit Nadeau-Dubois à plaider pour le recours à Ottawa pour contrer le gouvernement du Québec. Lui et son parti ont manifestement du mal à saisir ce que signifie l’autodétermination.


Pour tout dire, la CAQ occupe actuellement à elle seule le terrain du redressement culturel. Cela ne durera pas. Et, de toute manière, elle n’y parviendra pas seule. C’est la légitimité même de l’existence nationale qui est en cause. Il est illusoire de penser que son engagement à légiférer en matière de laïcité en pleine année électorale fédérale ne fera pas un matériau de première main pour un Trudeau jamais aussi enfiévré que lorsqu’il endosse le costume de son père du redresseur de torts à l’endroit du Québec. Les débats à peine commencés sur l’immigration lui en ont déjà donné l’occasion. Il « surveille ». La mise en garde est claire. Avec les récriminations albertaines sur le pétrole, le mélange sera hautement inflammable.


Heureusement, la résilience culturelle constitue un atout puissant. Il faudra une très énergique mobilisation politique pour en tirer toute la force d’arrachement. Les choses continueront certes d’évoluer dans une ambivalence polarisée, mais il est pensable de les faire basculer du côté de la franche affirmation de ce que nous voulons être. Les plaques tectoniques, pourrait-on dire à dessein ont commencé à bouger. Au moment même où Robert Lepage s’excuse et s’engage auprès des factions qui ne l’ont pas vue à changer son œuvre, Le Devoir rapporte en trois articles le renouveau des arts patrimoniaux. La gigue, les osselets et même la ceinture fléchée auront eu droit à des reportages tellement décomplexés et rafraichissants qu’ils font presque oublier la complaisance avec laquelle ce journal pactise avec le dénigrement bon chic bon genre dans lequel s’exprime le désamour dans les milieux de la branchitude. La coïncidence n’est pas fortuite. À bien des égards, elle prend même valeur de symbole. S’y révèle presque subrepticement le défi politique et culturel à relever pour raccorder les fils du combat national assumé, pour rejeter la folklorisation multiculturelle et reprendre l’initiative politique en assumant notre différence, toute notre différence. L’affrontement culturel n’est pas disparu. Les forces de la dissolution nationale ont certes perdu une manche dans ce résultat électoral surprise, mais elles sont loin d’avoir été terrassées.


La recomposition des forces militantes, qui devrait avoir lieu pour qu’un nouvel espace s’ouvre, est loin d’être acquise, mais elle est envisageable. Il faudra d’intenses débats et une mobilisation culturelle pour refaire la jonction avec le politique en assumant pleinement l’héritage. À l’heure de la mondialisation uniformisatrice, notre destin est lié à notre capacité à inscrire sa portée dans le mouvement de fond du devenir culturel et politique des petites nations. C’est dire que pour s’arracher au désamour il faudra se défaire des représentations toxiques qui empoisonnent notre capacité à nous projeter. Cela passera par une mise à mal du cartel médiatique qui domine notre bourgade, par de multiples fronts de polémiques pour déchouquer dans les institutions les cadres de minorisation et les pratiques d’autodénigrement qu’une doctrine d’État y a encastrés à grand renfort de subventions et de machines à fabriquer du ressentiment. Certes, ce sera un défi pour les partis politiques indépendantistes, mais ce le sera d’abord pour l’ensemble des citoyens et pour toutes les institutions.


De toutes les fiertés à reconquérir pour s’arracher au désamour, la fierté de combattre est celle qu’il faut d’abord réhabiliter.


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Robert Laplante144 articles

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Robert Laplante est un sociologue et un journaliste québécois. Il est le directeur de la revue nationaliste [L'Action nationale->http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Action_nationale]. Il dirige aussi l'Institut de recherche en économie contemporaine.

Patriote de l'année 2008 - [Allocution de Robert Laplante->http://www.action-nationale.qc.ca/index.php?option=com_content&task=view&id=752&Itemid=182]





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2 commentaires

  • Jean-Claude Pomerleau Répondre

    17 janvier 2019

     

    De l'urgence de refaire corps avec notre histoire

     

    « Aux indépendantistes, il faut un premier objectif de lutte : sortir le Québec du désamour.»

     

    « Il faudra d’intenses débats et une mobilisation culturelle pour refaire la jonction avec le politique en assumant pleinement l’héritage.»

     

    « C’est dire que pour s’arracher au désamour il faudra se défaire des représentations toxiques qui empoisonnent notre capacité à nous projeter. »

     

    Depuis 1960, la narration de notre histoire est passé de glorieuse à honteuse. Et cette honte,  elle est porté en grande partie par des intellectuels souverainistes qui ont intériorisé le logiciel de Cité libre de P E Trudeau.

     

    C'est ce que nous rappelle Charles Philippe Courtois (Duplessis, son milieu son époque) :

     

    « beaucoup de souverainistes ont intégré ce schéma..., la vision tronquée du Québec développée par les citélibristes (Cité Libre de Pierre E Trudeau). Comment expliquer ce paradoxe ? Non seulement ce schéma est faux, mais aussi fut-il forgé explicitement pour nuire aux nationalisme québécois » P 53

     

    Comment croire que l'on puise se projeter avec puissance dans l'avenir à partir du dénigrement de notre propre histoire.Notre défi est de refaire corps avec notre histoire.

     

    C'est un peu l'exercice que fait Vigile ici (*), chercher dans un passé conservateur, les clés pour nous sortir du piège dans lequel l'histoire a enfermé notre nation depuis 1760.

     

     

    (*) Souveraineté : du conservatisme au libéralisme au... cul-de-sac

    https://vigile.quebec/articles/souverainete-du-conservatisme-au-liberalisme-au-cul-de-sac

     

    JCPomerleau

     

     

     

     

     

     

    • Éric F. Bouchard Répondre

      18 janvier 2019

      Il n’y a jamais eu de nationalisme québécois ancré dans l’histoire. Ce que vous considérez comme tel -la québécitude- est une idéologie de rupture née du progressisme post-moderne sous le nom de «néo-nationalisme». La québécitude est de fait un non nationalisme, un post nationalisme. Elle entendait, tout comme le cité-librisme, éteindre le nationalisme canadien-français, notre sentiment national séculaire, qui cherchait à faire du Québec un État canadien-français. C’est ce que les Lévesque, Godin et Cie voulurent, tout comme Trudeau, éviter à tout prix. C’était leur « Grande Peur », à ces bien-pensants. Car leur action était fondée sur un « désamour », sur une haine de soi, sur une honte de leur nation, qu’ils jugeaient anormale et arriérée. À une différence près cependant, les uns voulant réédifier un peuple nouveau à une échelle provinciale, les autres dans le Canada tout entier. Mais peu importait au final, car ce peuple du Québec devait, comme celui du Canada postmoderne, trouver sa légitimité dans une diversité grandissante, notamment grâce à l’inclusion d’une « communauté québécoise d’expression anglaise ». Sortir du désamour? Refaire corps avec notre histoire? Il n’y a qu’un seul moyen pour y parvenir : couper le mal à sa racine et redevenir Canadiens-Français.