Santé - Le gouffre sans fond de la santé et de la dette

CHUM


Le gouvernement Charest vient d'expliquer que les coûts pour les deux grands centres hospitaliers universitaires montréalais passeraient de 2,6 à 3,6 milliards de dollars, dont une partie serait assumée par le privé dans un PPP. Comme si, finalement, ce n'est pas le public qui paiera en déboursements directs, en loyers et en marge bénéficiaire pour les promoteurs. Le ministre Philippe Couillard avouait d'ailleurs que ces coûts augmenteraient à mesure que les projets se développeraient.




Deux semaines plus tôt, le ministre des Finances entendait développer une stratégie, timide il est vrai, pour tenter de diminuer la dette transmise aux générations futures tout en reconnaissant aussi du bout des lèvres que, malgré la loi pour empêcher tout déficit budgétaire, la dette continuera d'augmenter.
Ces deux annonces sont éclairantes pour illustrer que l'on ne peut traiter le problème de la dette en se limitant à quelques fonds des générations à base de surprofits d'Hydro-Québec, comme le prônent ceux que l'on appelle maintenant les lucides.
À la source !
Pourtant, on sait au moins depuis 1495, avec les analyses du Vénitien Luca Pacioli, qu'en parlant de dette il faut nécessairement scruter aussi les dépenses et les sources de celles-ci. Or la santé, si on continue de la traiter comme on le fait, est un gouffre sans fond qui va drainer tout surplus gouvernemental et même les profits d'Hydro-Québec, sans que la dette diminue et que les pauvres et la classe moyenne en souffrent.
L'évolution des coûts des deux centres universitaires est un bon exemple de ce gouffre, dans ce cas volontaire, alors qu'un seul centre, comme dans toutes les villes du monde de même taille, suffirait. Il est vrai que si on remet en question le centre de l'université McGill pour épargner immédiatement un milliard de dollars et plusieurs centaines de millions de fonctionnement par année, les anglo-Québécois vont accélérer leur chantage, comme ce fut le cas dernièrement avec la rationalisation du fonctionnement des deux hôpitaux pour enfants, Sainte-Justine et le Montreal Children's Hospital, sous le prétexte que les enfants seraient en danger si on devait les transporter d'un hôpital à l'autre pour des interventions spécialisées dans chaque hôpital. Comme si cela ne se faisait pas tous les jours dans les hôpitaux de province lorsqu'on a besoin d'un traitement plus avancé qui n'existe qu'à Québec ou Montréal.
Rappelons qu'au moment de la nationalisation de l'électricité en 1962, les firmes financières anglophones avaient prédit l'effondrement des finances publiques et de l'économie québécoise; mais René Lévesque avait tenu bon avec toute l'émancipation des francophones qui a suivi.

Les économies de ce côté de la santé peuvent aussi se multiplier, même avec le vieillissement de la population, si on accepte de s'attaquer à son mode actuel de fonctionnement aberrant dans lequel les médecins peuvent multiplier les actes et les prescriptions sans égard aux limites budgétaires fixées par les administrations. C'est comme si, dans une entreprise, les employés pouvaient utiliser, sinon gaspiller comme bon leur semble, les matières premières et les équipements quelle que soit la stratégie de la direction. Dans notre système capitaliste, c'est le seul endroit où la somme de travail et les salaires (avec toutefois dans ce dernier cas un plafond qui explique pourquoi tant de médecins ne travaillent que 8 ou 9 mois par an après l'avoir atteint) sont fixés jour après jour par les employés. Ce qui explique que la santé sera toujours un abyme si on ne change pas les règles.
Prenons un autre exemple d'économies pour diminuer la pression constante des coûts de la santé sur la dette, soit les maladies nosocomiales (Clostridium Difficile, pneumocoques, staphylocoques...). On sait qu'elles sont en bonne partie causées par le manque d'hygiène dans les hôpitaux. Au moins 90 000 personnes en sont affectées et 4000 en meurent annuellement au Québec. Cela veut dire des hospitalisations répétées et coûteuses variant entre 5 et 50 jours. En comptant dix jours en moyenne, on trouve facilement 400 millions par année à épargner.
Certains hôpitaux viennent de réagir en se vantant de faire laver les mains des patients deux fois par jour, alors qu'il y 40 ans, c'était tout simplement normal de le faire systématiquement (au lever du jour, avant et après chaque repas, à chaque changement de bassine, etc.). De même, les infirmières devaient se couper systématiquement les ongles, se brosser constamment les mains, enlever leurs bijoux, etc.
On nous rappelle que même la stérilisation des instruments chirurgicaux laisse à désirer. Louis Pasteur doit se retourner dans sa tombe avec de telles inconséquences.
Pushers de médicaments
Un troisième exemple est la montée exponentielle du recours aux médicaments au point que leurs coûts dépassent maintenant le salaire des médecins. Plusieurs chercheurs, comme Marcia Angell, ex-rédactrice du New England Journal of Medicine, expliquent qu'un trop grand nombre de médecins sont devenus tout simplement des pushers de médicaments au seul profit des machines commerciales pharmaceutiques. Ces dernières en sont venues à inventer des pathologies comme «la préhypertension, le désordre d'anxiété généralisé, le syndrome prémenstruel dysphorique, le dysfonctionnement érectile...». On vient même de développer un médicament pour arrêter les menstruations alors que les tumeurs bénignes augmentent de façon effarante chez les jeunes femmes. D'autant plus que trop peu de médecins se préoccupent du fait qu'environ 20 % des patients réagissent en sens contraire des effets recherchés par les médicaments et un autre 20 % n'y trouvent aucun effet. On pourrait économiser un autre demi-milliard si on éduquait sinon contraignait les médecins à ce propos.
Ajoutons qu'une partie importante de la dette du Québec provient de la diminution draconienne des paiements de transferts du gouvernement fédéral pour rembourser la dette fédérale créée durant les années folles de Trudeau. On sait que la part fédérale pour la santé est passée de 50 % en 1960 à 12 % en 2000, pour remonter quelque peu par la suite. Cette diminution a permis à Paul Martin d'engranger des surplus éhontés alors que les provinces doivent quémander systématiquement leur pitance jusqu'à accepter l'envahissement de leurs champs de compétence.
En d'autres mots, il suffirait de rapatrier tous les impôts à Québec pour résoudre une bonne partie du problème, ce que les lucides refusent d'examiner faute de pousser à fond leur analyse. Comme si les impôts au fédéral n'étaient pas payés aussi par les Québécois.
Certains disent que changer le mode de fonctionnement de la médecine et ainsi attaquer de front le gouffre sans fond du système de santé et finalement le problème de la dette ne serait pas accepté par la population. Pourtant, la récente étude prospective du Conseil de la science et de la technologie, avec une large enquête auprès de la population et des chercheurs, montre que les deux plus importants défis des dix prochaines années que devra affronter le Québec sont, d'abord, l'adoption de saines habitudes de vie pour favoriser la santé et, ensuite, la recherche d'une autre efficacité du système de santé. Mais, pour cela, il faudrait du courage et de la persévérance de la part de nos gouvernants !
Pierre-André Julien
_ Économiste, Université du Québec à Trois-Rivières


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