« Espoir » de l’Europe… (rappel)

Saleté de fédéralisme

Quand la « raison » cherche à l’emporter sur les réalités

Chronique de Richard Le Hir

Pour les Québécois que nous sommes, il y a quelque chose d’assez déconcertant à voir certains intellectuels européens hautement respectés qui ont fréquenté les allées du pouvoir affirmer que le fédéralisme peut constituer une solution aux problèmes que rencontre l’Europe, notamment dans le cas de la Grèce.
À en croire, Jacques Attali, un des meilleurs représentants de cette caste,
« L’on doit affronter une évidence, que l’on connaît depuis longtemps : aucune zone monétaire commune ne peut durer sans un pays dominant (comme la zone Franc) ou sans une forme de fédéralisme (comme aux États-Unis). »
Il aurait pu rajouter « ou au Canada ».


Et Attali d'ajouter  :
« Il est urgent pour l’Europe de trouver une solution de sortie par le haut, permettant de sortir réellement de la crise et non de la repousser, telle la mise en place d’un «plan Brady européen» concerté, et de parvenir à relancer l’innovation par la mise en œuvre d’un grand emprunt européen.
L’Europe, à ce jour, est la plus grande économie mondiale, devant les États-Unis et la Chine. Nous avons les moyens économiques; l’Europe doit redevenir politique. »

Et une Europe « politique », c’est une Europe fédérale. Qu’importe si les populations concernées demeurent réservées sur l’opportunité de s’engager dans cette direction comme l’ont démontré certaines consultations populaires, notamment en France sur la constitution européenne en 2005, qu’importe si certains gouvernements ont défié leur opinion publique en ratifiant des ententes auxquelles leur électorat était hostile, qu’importe si l’expérience des pays à structure fédérale n’est pas toujours probante.
Nous savons, nous, comme Québécois, que le fédéralisme est une machine à aplatir les différences, même celles auxquelles nous tenons parce qu’elles nous permettent d’exprimer notre identité et nos particularités. Nous connaissons les tensions que génère le fédéralisme lorsqu’il cherche à redistribuer la richesse entre les états, les provinces et les territoires qu’il prétend « unir ». Nous savons que ces unions portent en elles les germes de la séparation.
Aussi séduisante l’approche fédéraliste puisse-t-elle apparaître, elle se révèle rapidement être un remède pire que le problème qu’elle cherche à corriger quand elle se heurte au mur des réalités : la réalité des intérêts différents, des besoins différents, des situations différentes, des ambitions différentes, des valeurs différentes, des langues et des cultures différentes, sans oublier la réalité qu’il est toujours beaucoup plus facile de partager la richesse que de partager la misère, comme les européens sont maintenant appelés à le faire pour venir en aide d’abord à la Grèce, et bientôt au Portugal, à l’Irlande, à l’Espagne, à l’Italie, et à tous les autres pays moins forts sur le plan économique que l’Allemagne et la France.
On apprend à la petite école qu’une chaîne n’est jamais plus forte que le plus faible de ses maillons. Il y a donc quelque chose de franchement irresponsable et inquiétant dans le refus des autorités européennes d’admettre que leur modèle de développement n’est pas soutenable et que leur insistance à pousser l’expérience plus avant ne fera qu’aggraver une situation déjà difficile, et faire courir à leur population des risques encore plus importants.
Les dirigeants politiques cherchent donc à gagner du temps, comme s’il allait arranger les choses, alors que tous les indicateurs démontrent désormais le contraire. Et il ne s’en trouve pas un seul parmi eux à avoir le courage d’être le premier à reconnaître publiquement que l’union européenne était une utopie. Ils vont préférer fermer les yeux et jouer le jeu jusqu’au bout, dans l’espoir très égoïste de survivre politiquement à l’effondrement désormais inéluctable.
Mais si l’on peut certainement comprendre (mais certainement pas accepter) le jeu des politiques, il est beaucoup plus difficile de comprendre le jeu des intellectuels comme Attali. À moins qu’ils ne croient être en mesure de bénéficier personnellement des tentatives qui pourraient être faites pour rescaper le système (et c’est certainement une possibilité dans le cas d’Attali qui a assumé de tels rôles dans le passé, notamment à la tête de la BERD de 1990 à 1993), les seules explications possibles à leur soutien de thèses utopistes est leur méconnaissance des réalités ou leur conviction profonde que la « raison » doit l’emporter sur celles-ci lorsqu’elle incarne le « mieux ».
Quoiqu’il en soit des dirigeants politiques et des intellectuels, le fait demeure que l’Europe a accumulé au cours des dernières années un important déficit démocratique. Il s’est creusé un fossé profond entre les élites et le peuple, et l’histoire nous enseigne que ce genre de fossé finit toujours par provoquer des crises graves qui dans leur forme la plus exacerbée prennent le nom de révolutions. Les temps s’annoncent difficiles.


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3 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    4 octobre 2011

    M. Le Hir,
    J'apprécie votre analyse.
    Vous écrivez : .
    Imaginez une armée partie au combat. Le signal d’attaque étant donné, les officiers se lancent vers la gauche et les soldats partent vers la droite, alors que la réussite du plan dépendait du fait que les officiers et les soldats partent dans la même direction. On ne remporte pas une bataille ainsi. Les soldats font parti de l’équation quand on veut partir en guerre. Des officiers seuls ne valent rien.
    Je sais que les comparaisons sont toujours boiteuses, mais…..

  • Archives de Vigile Répondre

    19 juin 2011

    Dans une vraie fédération, il y a séparation des pouvoirs entre l'État fédéral et ses États fédérés.
    Au Canada, la qualité de la séparation de ces pouvoirs a toujours été questionnée, c'est le moins qu'on puisse dire. Surtout avec des conservateurs majoritaires à Ottawa, qui vont peut-être nous mener à un État fédéral plus centralisé que jamais (donc non fédéral).
    Pour contourner cette aberration conceptuelle, on a même inventé le fédéralisme asymétrique, une absurdité dont souffre le Québec dans le Canada. Car si, par exemple, le Québec possède les pouvoirs en matière culturelle, l'État fédéral conserve le pouvoir de dépenser, dans la culture ou ailleurs, l'argent que lui confie le Québec.
    S'il existait au Canada une VRAIE confédération, peut-être que le Québec, et d'autres provinces qui n'aiment pas le fédéralisme centralisé, pourraient s'en accommoder.
    Mais c'est pas demain la veille.

  • Archives de Vigile Répondre

    19 juin 2011

    Cette réflexion de Richard LE HIR sur le fédéralisme à l'européenne a fait surgir une réponse au questionnement suivant: pourquoi les finances publiques de la Grèce sont-elles si mal en point?
    Comment cela est-il possible? Un si beau pays que j'ai visité, portant un si important héritage pour la civilisation occidentale que nous partageons ici au Québec, avec et malgré les soubresauts de la démocratie à la sauce du PM actuel en Jean Charest et son équipe.
    Je me souviens avoir lu à la fin d'un article d'un journaliste, j'oublie qui, sur les problèmes financiers de la Grèce, que l'explication s'écrit en deux mots: FRAUDE FISCALE. Cette pratique existerait en Grèce à une grande échelle.
    Au Japon, le journaliste canadien Georges BAUMGARTNER de Radio-Canada, lors d'une conversation radio avec Joël LE BIGOT, rappelait aux auditeurs que la société japonaise est atteinte d'un cancer généralisé qui s'appelle "COLLUSION". Dans le cas de l'industrie nucléaire ( TEPCO est l'exploitant de la centrale de Fukushima-Dai-ichi), la collusion se pratique entre trois partenaires: l'entreprise privée, les médias et les ex-fonctionnaires recyclés en lobbyistes, Et cette collusion sert à désinformer le public en cachant la vérité des choses.
    Ici au Québec, nous naviguons dans les mêmes eaux avec le gouvernement actuel entre les mains de Jean Charest. Une désinformation systématique est pratiquée par les dirigeants de nos sociétés d'État. J'en veux pour preuve la lecture du dernier rapport annuel 2010 de Hydro-Québec. Selon ce rapport, nous sommes au pays des merveilles chez Hydro-Québec. En tant que retraité de cette belle entreprise, j'ai l'occasion de côtoyer des employés actifs et d'avoir des nouvelles d'employés clés qui quittent pour devenir consultants pour des compagnies privées, sans restriction d'une clause de "non concurrence". Et Hydro-Québec s'obstine à refuser de rendre des comptes aux québécois qui sont pourtant les vrais propriétaires de cette société d'État.
    Les dossiers de graves erreurs se multiplient: le contrat de 2006 pour 20 ans avec Trans Canada Energy (Calgary) coûte en pénalité entre 150 et 200 millions$ par année, la réfection projetée de la centrale nucléaire Gentilly-2 exportera hors Québec 70% du budget annoncé de 1,9 milliard$ selon les chiffres mêmes de Hydro-Québec. Le dossier des nouveau compteurs avec un budget de 350 millions$ est accordé à un firme suisse, le dossier de réseautage accordé pour 6 ans à Rogers, le développement de la Romaine est mal planifié pour la stratégie des campements avec des millions$ investis en routes qui ne serviront que quelques années.
    On pourrait probablement en écrire aussi long sur la SAQ et Loto-Québec. Les québécois sont pauvres en terme de finances publiques parce que nos dirigeants administrent sans conscience sociale, sans respect pour le peuple payeur, sans le souci et la responsabilité et honnêteté de RENDRE DES COMPTES.
    Chez nos dirigeants, il y a INDIFFÉRENCE, INCONSCIENCE SOCIALE et comment le peuple peut-il être entendu?
    Souhaitons que le dossier des gaz de schiste et celui du nucléaire civil au Québec fassent la preuve du contraire d'un peuple béat dans le CONFORT ET L'INDIFFÉRENCE.