Questions d'image - Clichés de femmes

Questions de société



Les femmes mènent le monde bien plus qu'elles ne le pensent. Dans la presse déchaînée, on a pu constater combien, sous les caméras, elles font et feront toujours la différence. Plus exposées que jamais, elles assument courageusement, et non sans blessure et sans drame, les marches qui les élèvent chaque jour davantage dans notre société d'hommes.

Récemment encore, des clichés, des images de femmes publiques ont montré au grand jour une facette de leur personnalité que jamais des hommes n'auraient su étaler avec autant de naturel. C'est par centaines que nous pourrions étudier ces images qui dévoilent combien sont différentes leurs approches, leurs attitudes, leurs façons de dialoguer ou de diriger, bref leur manière de résoudre. Et de faire avancer un monde qui ne tourne pas bien rond.
Femmes politiques, femmes militantes, femmes de lettres, femmes de l'ombre, femmes, mais aussi épouses, mères, compagnes, elles m'impressionnent. Elles paient souvent un très lourd tribut pour leurs luttes individuelles ou collectives. L'assassinat récent de Benazir Bhutto en est l'illustration extrême. Elles ne sont pas sans faiblesse, bien entendu, et commettent -- à l'instar des hommes -- leurs bourdes et leurs impairs. Leurs bévues sont cependant toujours plus suspectes, compte tenu de la nature de ce sexe que Simone de Beauvoir qualifia de deuxième dans son magistral essai.
Je me suis questionné sur ces clichés que vous avez tous vus. Et à propos desquels vous avez lu et entendu tant de choses. Clichés, mais pas toujours objectifs. Clichés, mais loin d'être stéréotypés. Clichés donc:
De libres sourires pour Clara et Consuelo
Dans ma précédente chronique, j'avais dénoncé l'ignoble partie de poker menteur qui se jouait sous nos yeux par l'entremise des caméras du monde entier et dont les otages colombiens -- en l'occurrence Clara Rojas et Consuelo Gonzales -- étaient la monnaie d'échange. Un dénouement heureux et clandestin comme je l'avais imaginé est donc arrivé.
Au coeur de l'Amazonie, Clara et Consuelo retrouvent la liberté. La vie. Ce qui me frappe: c'est en femmes libres et non en tant que femmes libérées, qu'elles se sont tout de suite exprimées, faisant montre d'une lucidité, mais aussi d'une énergie incroyable lors de leur première conférence de presse, condamnant d'emblée leurs ravisseurs, dans une forme physique suspecte aux yeux de certains, car trop contrastante avec l'idée que l'on se fait d'otages fraîchement délivrés après tant d'années de détention.
Ce qui leur a déjà valu des commentaires calomnieux sur des sites Internet de médias reconnus, certains internautes masculins prétendant qu'elles auraient même collaboré avec les FARC et négocié leur libération. Odieux. Je préfère garder en mémoire l'image émouvante de cette vieille maman, drapée de dignité et d'émotion sincère, serrant dans ses bras sa fille retrouvée.
Opportunes larmes pour Hillary
Hillary a gagné. De justesse et contre toute attente -- enfin celles des sondeurs et des médias --, elle a remporté de subtile manière, mais après un travail acharné, les primaires démocrates du New Hampshire. La raison évoquée en est fort simple: elle a pleuré publiquement l'avant-veille du scrutin! Les analyses politiques à dix sous font fureur. C'est à peine croyable.
Figurez-vous qu'il aura fallu que Mme Clinton montre un visage humain (et une faiblesse toute naturelle) pour qu'aussitôt sa victoire acquise, elle fasse figure d'opportuniste, de manipulatrice et je ne sais quoi d'autre. «Est-ce bon à ce point de montrer que l'on est humain en politique?», me questionne une journaliste. J'ai envie de rire. Comme si les femmes politiques n'avaient pas droit à leurs émotions propres.
Tous les hommes ou femmes politiques gagneraient au contraire à montrer leur vrai visage. L'idée, passéiste, qu'ils sont des bêtes de pouvoir, sans âme ni fragilité, me paraît totalement fabriquée, mais également beaucoup trop éloignée de la réalité des électeurs. Voyons! En dehors du fait qu'elle est soutenue par une puissante machine et un mari expérimenté, Hillary doit surtout sa victoire à une formidable force intérieure, celle de la combattante, celle dont sont précisément animés les grands leaders, celle qui permet de ne jamais laisser tomber, surtout pas avant l'heure.
Beauvoir callipyge
On en avait beaucoup parlé. Elle ne les avait jamais montrées. Il aura fallu la mercantile velléité d'un rédacteur en chef («Simone la scandaleuse», Le Nouvel Observateur, 3 janvier 2008) pour que les fesses de Simone de Beauvoir soient exposées au grand jour par la publication d'une photographie qui aurait dû rester intime.
L'oeuvre et la vie de Simone de Beauvoir n'avaient guère besoin de ce cliché pour la célébration de son centième anniversaire de naissance. Que l'on aime ou que l'on déteste cette auteure, comme c'est encore aujourd'hui le cas, on se serait bien passé de cette dernière polémique. Une de plus, me direz-vous. C'est bien ce qui me gêne! Car l'article qu'elle illustre est encore plus insidieux que la photo.
Voici une pionnière, une géante, qui a dérangé en son temps et bousculé avec courage des us et conventions innombrables. Bien entendu que sa ligne ne fut pas droite, faite parfois de bévues, de mensonges et d'expériences douteuses, mais elle fut. Les femmes d'aujourd'hui savent depuis longtemps que Simone de Beauvoir a su tourner le dos à tout ce qui les soumettait depuis des générations aux diktats masculins. Puisqu'elle avait le dos tourné, on n'avait pas besoin d'en voir plus.
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Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'images.


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