Français au cégep

Québec rejette l'approche holistique

Courchesne entend serrer la vis à ses fonctionnaires

La langue française

L'approche «holistique», qui préconise une évaluation qualitative de la maîtrise de la langue dans la correction de l'épreuve uniforme de français au collégial, mourra sur les tablettes du ministère de l'Éducation. C'est ce qu'a indiqué hier la ministre de l'Éducation, Michelle Courchesne, qui promet de remettre les fonctionnaires sur la même longueur d'onde que son gouvernement.
La ministre Courchesne réagissait au rapport sur la révision de l'épreuve uniforme de français de la direction de l'enseignement collégial de son propre ministère, dont Le Devoir faisait état hier. Le document, écrit par un enseignant de français au collégial qui a supervisé la correction des épreuves uniformes pendant une dizaine d'années, proposait d'abandonner la méthode du décompte systématique des fautes d'orthographe, de grammaire, de syntaxe et de ponctuation pour la remplacer par un jugement global portant sur les différents critères.
«Cela n'a aucun sens!», s'est exclamée hier la ministre Michelle Courchesne dans les corridors de l'Assemblée nationale, confiant s'être entretenue dès 7h hier matin avec le sous-ministre de l'Éducation, des Loisirs et du Sport (MELS) afin de comprendre de quoi il en retournait et manifester son étonnement.
«Je fais partie d'un gouvernement qui affirme haut et fort qu'il veut mettre à l'avant-plan la valorisation, la promotion et la maîtrise de la langue française», a plaidé Mme Courchesne, qui promet d'ailleurs, à l'automne, un plan d'action conjoint, avec sa collègue de la Culture, en ce qui a trait au soutien de la langue française.
La ministre Courchesne a fait savoir qu'il n'était pas question d'abandonner le calcul des fautes de français dans l'épreuve de français obligatoire à l'obtention du DEC. «Non, nous n'arrêterons pas, et l'évaluation, pour moi, fait partie des mesures concrètes qu'on ne doit pas mettre de côté. Ce n'est pas une question d'être punitif, c'est une question de s'améliorer et d'aller plus loin», a tranché la ministre.
Le rapport produit par Richard Berger qualifiait d'«approche judéo-chrétienne» «punitive» la méthode de correction actuelle, en fonction de laquelle un élève qui commet plus de 30 erreurs échoue automatiquement. «On devrait mesurer ce qui est réussi et non ce qui est raté», affirmait-on dans le rapport.
La ministre a dit «contester» le courant de pensée selon lequel le «contenu est plus important que le contenant».
Rappel à l'ordre des fonctionnaires
La ministre Courchesne, qui amorçait la semaine dernière un virage sur l'application de la réforme au primaire et au secondaire avec l'imposition d'un bulletin unique chiffré, entend tenir les fonctionnaires du MELS en bride. Déjà, hier, elle a convié les fonctionnaires à un lac-à-l'épaule cet été pour s'assurer que les orientations gouvernementales soient bien connues et respectées.
«Il faut que le ministère de l'Éducation ait des orientations stratégiques claires, fermes [...]. Il faudra que tous ceux qui oeuvrent dans le ministère fassent écho à ces volontés et à ces demandes et fassent écho aussi à l'importance de maîtriser le français», a argué la ministre, qui n'a pas hésité à tracer un parallèle entre le projet de révision de l'épreuve collégiale et certains aspects du récent débat sur les bulletins.
La diffusion du contenu de ce rapport, récemment présenté à des délégués des départements de français de chacun des cégeps, a suscité une vague de réactions, pour la plupart négatives, sur les ondes des tribunes téléphoniques et sur les sites Internet.
La présidente de l'Association québécoise des professeurs de français, Arlette Pilote, s'est inscrite en faux contre le changement proposé par le ministère et rejeté par la ministre. «On est en train, sur la foi de principes mijotés dans les officines du ministère, de vouloir édulcorer les épreuves. [...] L'approche comptable a quand même donné de bons résultats puisqu'il y a une amélioration de la qualité du français», a souligné Mme Pilote, dont l'association regroupe des professeurs de français issus de tous les ordres d'enseignement.
Le recours à l'approche «holistique» introduirait, selon Mme Pilote, une plus grande subjectivité dans la correction. «C'est dangereux, cela risque de mettre en péril l'équité entre les étudiants», a-t-elle poursuivi.
La Fédération des cégeps du Québec (FCQ) s'est elle aussi dite opposée à l'évaluation qualitative préconisée dans le rapport, dont on jure ne pas avoir entendu parler. «Nous n'avons pas du tout été partie prenante à l'étude, ni de près, ni de loin. [...] C'est un chemin impraticable», a tranché le président de la FCQ, Gaétan Boucher.
Les cégeps souhaitent plutôt mettre l'accent sur le renforcement des mesures d'accompagnement, notamment les cours d'appoint et les centres d'aide en français.
Intérêt des pédagogues
Si le rapport faisait l'unanimité contre lui sur la place publique hier, il était plutôt bien accueilli par les participants à un atelier donné par l'auteur, Richard Berger, dans le cadre du colloque de l'Association québécoise de pédagogie collégiale.
M. Berger, à qui on a interdit de parler aux médias hier puisque le dossier avait pris une couleur politique, a expliqué sa méthode en détail. Une expérience menée sur quelque 80 copies a révélé que «l'évaluation qualitative est plus généreuse quand les copies sont bonnes mais pardonne moins quand elles sont mauvaises», a indiqué M. Berger, chiffres à l'appui.
Parmi le petit échantillon analysé, le nombre d'échecs s'est élevé à 26 avec la méthode «holistique», contre 24 avec la méthode traditionnelle. Selon M. Berger, la méthode «holistique» présente l'avantage de ne pas pénaliser démesurément un étudiant qui fait l'effort d'écrire des phrases complexes tout en commettant quelques erreurs, comparativement à un autre qui se borne à des phrases très simples -- voire simplistes -- en contournant les difficultés de la langue.
M. Berger souhaite poursuivre ses tests sur de plus grands échantillons et a d'ailleurs récemment mis de côté une centaine de copies de l'épreuve administrée en mai pour les soumettre à la correction qualitative. «Je ne sais plus si on m'autorisera toujours à le faire», a-t-il confié à son auditoire.
Plusieurs professeurs de français se sont montrés intéressés par la nouvelle approche lors de la période d'intervention du public, disant y voir une façon plus «intelligente» de corriger l'épreuve.


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