Quand un gouverneur général s’invite dans un colloque

Flottait sur le colloque sur la Conférence de Québec l’impression que le Pouvoir venait de rappeler son existence aux amoureux du Savoir

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L'éléphant dans la porcelaine

Lettre à Denis Brière, recteur de l’Université Laval

Monsieur le Recteur,

Le samedi 18 octobre s’est terminé au Musée de la civilisation de Québec un colloque de deux jours sur la Conférence de Québec d’octobre 1864. Ce fut à l’occasion de cette conférence, il y a cent cinquante ans, que des délégués des deux Canada et des Maritimes rédigèrent 72 résolutions qui tracèrent la voie à la création du Dominion canadien en 1867 à la faveur d’une loi du Parlement de Westminster. Organisé notamment grâce à l’initiative de la doyenne de la Faculté de droit de votre université, Eugénie Brouillet, et du politiste Guy Laforest, ce colloque a réuni avec brio des universitaires de partout au Québec et au Canada et a été l’occasion de remettre à l’honneur l’histoire politique, un domaine passablement négligé par nos universités aujourd’hui. De beaux échanges ont ponctué ce colloque qui mêlait les perspectives et les disciplines et qui a attiré un public nombreux.

Une seule ombre au tableau, cependant : l’insertion impromptue, demandée par votre cabinet, d’une allocution du gouverneur général David Johnston dans le programme des délibérations scientifiques du colloque. Cette intervention du gouverneur général, survenue après le déroulement d’un premier atelier de nos travaux, en a surpris plusieurs et a même causé quelque malaise. Vous avez vous-même prononcé votre propre allocution, après celle du gouverneur général dans l’auditorium Roland-Arpin du musée, où s’accomplirent les lois du protocole applicable à ce représentant de la reine du Canada, Élisabeth II. Une fois les allocutions dites, les travaux ont repris leur cours normal, mais déjà flottait sur cette assemblée scientifique l’impression que le Pouvoir venait de rappeler son existence aux amoureux du Savoir, et ce, avec votre caution personnelle.

Or, nous semble-t-il, cette intervention du gouverneur général met en jeu un principe fondamental de la vie universitaire : la liberté académique. Celle-ci implique que les universitaires, dans l’accomplissement de leurs activités, puissent travailler dans des forums qui soient libres de l’intervention des pouvoirs extérieurs, qu’ils soient politiques ou civils. Cette garantie de liberté est essentielle pour assurer l’indépendance de la recherche et de la critique. Elle suppose aussi que certaines séparations soient observées entre les pouvoirs et l’université, y compris dans le déroulement des activités scientifiques des universitaires.

Liberté académique

Nous savons certes que la recherche n’évolue pas en vase clos, qu’elle peut concourir à quelque but qui sert la société, comme ici la commémoration d’un événement déterminant dans la formation du régime politique canadien. D’ailleurs, le programme du colloque avait prévu accorder une tribune à des représentants du pouvoir la veille des délibérations scientifiques, en ouverture officielle du colloque, où se sont illustrés MM. Graham Fraser, commissaire aux langues officielles, et Jean-Marc Fournier, ministre responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes et de la Francophonie canadienne. Le gouverneur général aurait pu prononcer son allocution à ce moment ou en clôture du colloque, le samedi après-midi, en laissant ainsi intacte la partie savante du colloque.

Or, sans prêter d’intention malveillante au gouverneur général, nous estimons que sa fonction n’est pas neutre. Ce qu’il incarne institutionnellement faisait justement partie de la matière des discussions de ce colloque, soit la place et la portée du principe monarchique consacré par les résolutions de Québec d’octobre 1864. Après tout, ce colloque n’en était pas un de chimie organique ou d’archéologie assyrienne.

À une époque où l’on attend de l’université qu’elle ouvre ses portes à la société et multiplie les partenariats avec les pouvoirs, les entreprises et les communautés, il importe aussi à un recteur de protéger la liberté académique de tous les membres de son institution, dans ses murs et hors ses murs. Le préambule de la Charte constitutive de l’Université Laval rappelle que « l’Université constitue l’un des groupes qui exercent le droit de l’humanité à poursuivre librement la recherche de la vérité au bénéfice de la société ». La convention collective signée entre l’Université Laval et le syndicat de ses professeurs garantit la « liberté universitaire »« sans aucune contrainte discriminatoire qu’elle soit institutionnelle ou externe ». Enfin, la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université affirmait, dans une déclaration de principes adoptée en mai 1995, que « [l]es États démocratiques reconnaissent aux institutions universitaires le droit à l’autonomie afin d’assurer la réalisation de leur mission sans ingérence indue de la part des gouvernements, des Églises, des corporations, des corps policiers et tous groupes d’intérêt ou institutions ».

Vous n’êtes pas insensible à cette question, puisque vous avez fait de la protection de la liberté universitaire l’un des engagements de votre second mandat au rectorat. Nous exprimons ici le voeu que les prochains colloques organisés sous les auspices de votre université, en particulier ceux où la commémoration se marie avec l’enquête scientifique, sauront mieux séparer ce qui revient à l’une et à l’autre.


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