Quand la sauvagerie va trop loin

En revanche, Bachar al-Assad n'est pas un illuminé comme Kadhafi. Isolé et privé de moyens, il finira peut-être par boucler ses valises...

Géopolitique — Proche-Orient


Le 3 juin dernier, à Hama, ville syrienne d'un demi-million d'habitants, des manifestants anti-régime ont franchi une barrière de sécurité pour offrir des fleurs aux soldats. Quand ils ont rebroussé chemin, ils ont été arrosés de balles. Ça tirait de partout, un véritable carnage qui a fait des dizaines de morts.
Le 2 mai, à Jisr al-Choughour, une trentaine de civils, arrêtés quelques jours plus tôt, ont été forcés de déambuler dans les rues torse nu, question de bien exhiber leurs traces de torture.
Ça continue comme ça, pendant des pages et des pages. Dans un rapport publié hier, le Haut-Commissariat de l'ONU pour les droits de l'homme détaille, ville par ville, l'histoire du mouvement de contestation syrien. Et surtout, l'histoire de sa répression. C'est l'aperçu le plus documenté, à ce jour, de ce qui s'est passé dans ce pays barricadé à quadruple tour, entre le début des protestations, à la mi-mars, et la mi-juillet.
Il en ressort que le régime de Bachar al-Assad n'a pas hésité à assassiner froidement des civils non armés, femmes et enfants compris, dès les premières manifs. Torture, exécutions sommaires, passages à tabac, humiliations: les dirigeants syriens ont déployé tout leur arsenal pour terroriser leurs opposants. Ces attaques systématiques contre des civils ont fait plus de 2000 morts, et pourraient se qualifier au titre de crimes contre l'humanité, selon l'agence de l'ONU.
Répression massive
Le régime n'a pas non plus hésité à placer ses agents, déguisés en manifestants, au milieu des foules, pour provoquer des explosions de violence. Après, il justifiait la répression par la nécessité de combattre des gangs de terroristes. Or, selon les enquêteurs de l'ONU, la vaste majorité des victimes étaient des civils pacifiques abattus par les forces du président.
Depuis que des écoliers ont peint des graffiti hostiles à son régime, celui-ci a donc déployé un appareil répressif qui dépasse de loin ce qu'on a pu voir en Égypte et en Tunisie. Et il a pensé s'en sortir indemne en misant sur sa position stratégique dans une région explosive de la planète.
En gros, son message aux grandes capitales était le suivant: laissez-moi faire ce qu'il faut pour que je reste en poste. En échange, je vais vous protéger contre les «gros méchants» qui se disputeraient la direction de la Syrie après mon départ. Le troc était clair: la répression contre la stabilité.
Ce chantage a fonctionné pendant quelque temps. Mais il ne fonctionne plus. Bachar al-Assad est allé trop loin dans la sauvagerie. C'est devenu trop flagrant. Au cours des derniers jours, il a été lâché par l'Arabie Saoudite et la Ligue arabe. Même les islamistes du Hamas, qui ont toujours pu compter sur son appui, commencent à le trouver moins fréquentable.
C'est dans ce contexte que l'Europe, les États-Unis et le Canada ont sommé hier Bachar al-Assad de s'en aller. On peut se demander pourquoi cet appel n'est pas venu plus tôt. Sans doute parce que plusieurs auraient préféré qu'il parvienne à calmer les choses et reste tranquillement en place. Qui sait quels génies s'échapperont de la boîte de Pandore laissée ouverte par son départ...
Moyens de pression
Mais les manifestations n'ont pas cessé. Au contraire, elles se sont étendues à l'ensemble du pays. Faisant preuve d'un courage admirable, de plus en plus de Syriens sont descendus dans les rues. La situation est devenue intenable. Et Bachar al-Assad a perdu son pari.
Et maintenant? Une fois privé de sa légitimité, le régime syrien fera probablement face à une escalade de moyens de pression. Peut-être même que le Conseil de sécurité demandera à la Cour pénale internationale de s'occuper de son cas. Mais cela suffira-t-il à le pousser vers la sortie? On ne peut pas dire que ça a marché avec Kadhafi...
En d'autres mots: à quoi peuvent donc servir les déclarations d'hier? J'ai posé la question à Radwan Ziadeh, politicologue syrien affilié à l'Université George Washington, aux États-Unis.
À ses yeux, il s'agit avant tout d'un message lancé au peuple syrien, l'encourageant à continuer de protester. Message, aussi, aux généraux de l'armée syrienne, les poussant à déserter un bateau qui prend l'eau. Message, enfin, à tous ceux qui font des affaires avec Damas, pour les inciter à retirer leurs billes.
Les manifestants syriens ne contrôlent pas des bouts de territoire du pays, comme le font les rebelles libyens. Une intervention militaire étrangère n'y est pas envisageable. En revanche, Bachar al-Assad n'est pas un illuminé comme Kadhafi. Isolé et privé de moyens, il finira peut-être par boucler ses valises...


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