Recherche et innovation

Qu'en est-il de l'alternative sociale?

Par Jean Bernatchez

17. Actualité archives 2007


Le 4 décembre, le gouvernement du Québec rendait publique sa stratégie de recherche et d'innovation, qui met l'accent sur la valorisation commerciale des connaissances et leur transfert vers les entreprises. Cela se traduit par des investissements supplémentaires de 888 millions de dollars en trois ans. Les universités ont réagi favorablement.
Il est toutefois pertinent de mettre en contexte cette stratégie afin de traduire la nature des choix qui ont été faits. Deux paradigmes inspirent l'action sans nécessairement que les acteurs les formalisent explicitement et sans que ces catégories soient mutuellement exclusives.
L'OCDE et l'économie du savoir
Le concept d'économie du savoir apparaît dans les années 90. L'OCDE se l'approprie en 1996 dans la perspective de diffusion d'un discours servant les intérêts de sa mission: renforcer l'économie de ses 30 pays membres, promouvoir l'économie de marché et développer le libre-échange. Le texte fondateur est intitulé L'Économie fondée sur le savoir. Il a inspiré de nombreuses politiques scientifiques, dont celles du Québec et du Canada.
Ce paradigme suggère que les économies prospères reposent sur la production, la diffusion et l'utilisation du savoir. Les gouvernements, les universités et les entreprises doivent s'adapter à cette réalité et faire en sorte de favoriser l'innovation, garante de la prospérité.
Ces mesures à prendre se caractérisent ainsi:
- le marché mondialisé est l'environnement privilégié avec, comme finalités, des initiatives servant des intérêts particuliers;
- il y a concurrence entre les systèmes d'innovation, ce qui implique une appropriation et une commercialisation des connaissances avec les instruments de la propriété intellectuelle (brevets, licences, entreprises dérivées);
- les livrables sont généralement bien identifiés dans le cadre de devis et de contrats de recherche et les résultats sont mesurables et anticipés à court terme.
L'UNESCO et les sociétés du savoir
Dans le document Vers des sociétés du savoir, l'UNESCO a formalisé en 2005 la thèse des sociétés du savoir, sociétés au pluriel pour mettre en évidence la diversité culturelle. Il y a au coeur des sociétés du savoir la capacité de produire, de diffuser et d'utiliser l'information en vue de créer et d'appliquer les connaissances nécessaires au développement humain. La liberté d'expression, le dialogue et la coopération sont les fondements sur lesquels reposent ces sociétés.
Ce paradigme implique l'accès universel à la connaissance, ce qui suppose des stratégies de lutte contre la pauvreté. Sa finalité est celle du bien commun et l'environnement privilégié est celui des différentes sociétés; la commercialisation des résultats de recherche contribue à restreindre l'accès à la connaissance, aussi faut-il privilégier une voie intermédiaire conciliant le droit au savoir et la protection de la propriété intellectuelle selon une logique de socialisation des connaissances (Copyleft, Creative Commons); les résultats de la recherche sont plutôt diffus, difficilement mesurables et anticipés à long terme
Le modèle dominant
L'UNESCO organisait fin novembre un vaste forum sur les politiques nationales de la recherche. Malgré le fait que l'UNESCO ait été l'arbitre des communications soumises, la plupart des initiatives retenues s'inscrivaient dans le cadre du paradigme de l'économie du savoir et insistaient sur les modalités d'appropriation du savoir à l'intérieur de systèmes d'innovation performants ou émergents. Quelques rares critiques radicales, latino-américaines pour la plupart, illustraient le désir de rupture avec le modèle néolibéral dominant.
Les dérives de ce modèle sont pourtant nombreuses. La marchandisation du savoir amène son lot de problèmes. Par exemple, le biopiratage est le résultat de la prédation des savoirs traditionnels: l'exemple de la culture du riz basmati est éloquent alors que des chercheurs se sont approprié ce savoir et l'ont vendu à une entreprise qui a imposé son monopole sur la commercialisation des semences auprès des populations qui pratiquaient cette culture depuis des générations. Le brevetage du vivant est possible: il consiste à s'approprier un composant vivant, par exemple un gène humain, et à faire commerce de ses propriétés.
L'alternative sociale
Nous avons présenté à ce forum le cas québécois en insistant sur l'intégration de l'innovation sociale à la politique québécoise de la science et de l'innovation de 2001, une dimension complémentaire à celle de l'innovation technologique. Cette caractéristique est unique dans une politique de recherche. On entend par innovation sociale toute nouvelle approche, pratique, intervention ou tout nouveau produit mis au point pour résoudre un problème social. Les besoins sociaux plutôt que ceux du marché conditionnent alors la pertinence des recherches.
Il y a eu peu d'incitatifs au fait de promouvoir l'innovation sociale, sauf que les universités pouvaient y voir un intérêt stratégique afin d'atténuer le clivage des professeurs entre eux, eu égard à la pertinence ou non d'inscrire leurs activités dans la logique de commercialisation. Les universitaires opposés à la logique marchande inhérente à la commercialisation des innovations technologiques pouvaient voir dans son pendant social une finalité convergente avec une conception plus universelle et anthropocentrique de l'idée d'université.
La stratégie québécoise de la recherche et de l'innovation, qui est une révision de la politique de 2001, porte toutefois très peu de traces de ce concept d'innovation sociale. Le gouvernement aurait-il sacrifié cette caractéristique sur l'autel du néolibéralisme? Ce serait dommage puisque c'est cette originalité qui faisait du Québec une véritable société innovatrice.
* La semaine dernière, l'auteur a présenté le cas québécois au Forum mondial de l'UNESCO sur l'enseignement supérieur à Paris.
Jean Bernatchez : Candidat au doctorat en administration et politique scolaires à l'Université Laval


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