QUÉBEC

Place à la manière Couillard

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{{Asservissement garanti !}}

Québec — Il n’y a pas eu de couillardmanie. Pourtant, Philippe Couillard est parvenu à remporter une nette victoire, formant un gouvernement solidement majoritaire. La population ne s’est pas spontanément identifiée à ce fort en thème et, pour plusieurs, il demeure énigmatique. Quelle sorte de premier ministre se révélera-t-il ? Chose certaine, il a toute la légitimité pour imposer sa manière, dont il a promis qu’elle se démarquera.
Pauline Marois a répété tout au long de la campagne électorale que voter pour les libéraux de Philippe Couillard, c’était voter pour un retour à l’ère Charest. S’il est vrai qu’une quinzaine de ses 70 députés furent ministres dans le gouvernement Charest, dont celui qui l’a étroitement conseillé durant la campagne, Jean-Marc Fournier, Philippe Couillard ne cherche pas à s’inscrire dans la continuité de son prédécesseur.

Pour des raisons politiques, assurément : il n’y a pas d’avantage à s’associer de trop près à un premier ministre qui a refusé, pendant deux ans, de tenir une commission d’enquête sur la corruption dans l’industrie de la construction et le financement des partis politiques. C’est d’ailleurs une bénédiction pour Philippe Couillard d’avoir déjà quitté le gouvernement Charest — c’était en juin 2008 — quand les députés libéraux votaient à répétition contre la tenue de cette commission.

Mais c’est aussi une question de style : Philippe Couillard ne veut pas être le « politicien jusqu’au bout des ongles » que personnifiait à merveille Jean Charest. Le nouveau premier ministre répugne à recourir à d’habiles calculs politiques ; il préfère les idées aux tactiques, veut s’adresser à l’intelligence des citoyens et préconise une approche franche et directe, assure-t-on dans son entourage.

« Pour nous, ce n’est pas le quatrième gouvernement libéral en 12 ans. Pour nous, c’est le premier gouvernement Couillard. Ce n’est pas la continuité de quelqu’un », illustre un de ses proches collaborateurs.

Encore jeudi, dans son allocution livrée au moment de l’assermentation de ses députés, Philippe Couillard a insisté pour qu’ils adoptent un ton respectueux à l’Assemblée nationale : la civilité et la bonne foi doivent primer dans les échanges. On verra à l’usage. Mais que ce soit lors de la course à la chefferie ou lors des débats des chefs, quand il a fait l’objet d’attaques personnelles, ses liens d’amitié avec Arthur Porter servant de munitions à ses adversaires, il s’est donné comme ligne de conduite de ne pas répliquer par la pareille.

Magnanimité

Se posant en premier ministre de tous les Québécois, il a dit vouloir s’élever au-dessus de la bête partisanerie. « Être majoritaire ne donne pas droit à l’arrogance », a-t-il prévenu ses députés jeudi. L’état dans lequel se trouve l’opposition péquiste, groggy depuis le 7 avril, lui facilitera sans aucun doute les choses. La douloureuse introspection à laquelle sont forcés les péquistes les rendra moins incisifs, même si la députation, réduite et déprimée, faut-il le rappeler, est dirigée par Stéphane Bédard, dont les talents d’enquiquineur sont incontestables.

Il est facile de faire preuve de magnanimité quand l’adversaire est terrassé. La situation du Parti québécois s’apparente à celle qui a suivi la déroute de 1985 quand Pierre Marc Johnson, qui a connu son Waterloo avec l’affirmation nationale, avait laissé un parti en miettes. Robert Bourassa disait alors : « On ne tire pas sur une ambulance. » Une ambulance remplie de blessés de guerre.

Évidemment, le choix de son Conseil des ministres sera déterminant. Il se composera d’un mélange d’élus expérimentés et de nouvelles figures, a-t-il dit. Le choix du leader parlementaire donnera le ton : par exemple, s’il veut miser sur l’expérience, optera-t-il pour un Pierre Moreau combatif ou un Robert Dutil lénifiant ? Il n’est pas sûr qu’il évitera de donner l’impression de déjà-vu, à moins de faire beaucoup de malheureux parmi les anciens ministres.

Vérifications

Les risques associés aux allégations à venir à la commission Charbonneau, voire à des accusations que porterait l’Unité permanente anticorruption (UPAC), rendent l’exercice délicat. Philippe Couillard a affirmé qu’il procéderait à des vérifications approfondies avant de nommer chacun des ministres : plus facile à dire qu’à faire. De surcroît, est-ce à dire qu’il garderait au sein du caucus libéral un député ainsi écarté en raison d’une enquête de l’UPAC ? En juin dernier, il affirmait qu’il accueillerait à bras ouverts Nathalie Normandeau si elle souhaitait se porter candidate. Et on apprend qu’elle a donné des leçons de communications à des candidats libéraux en vue des élections. « Que je sache, il n’y a pas d’illégalités avérées qui ont été mises en évidence », disait-il au sujet de l’ancienne ministre, tout comme de Jean-Marc Fournier, dont le nom a surgi à la commission Charbonneau.

Philippe Couillard, qui a promis de s’occuper des « vraies affaires », a présenté une plateforme électorale assez peu garnie : l’atteinte de l’équilibre budgétaire en 2015-2016 et la relance de l’économie par un crédit d’impôt à la rénovation et une hausse des dépenses en infrastructures de 9,5 à 11 milliards par an financée par la dette. Son plan est basé sur une croissance économique dopée par la « confiance intangible » que retrouveront les milieux d’affaires nationaux et multinationaux avec l’arrivée d’un gouvernement stable et fédéraliste. En santé, il a promis la création de 50 supercliniques privées durant le mandat et le recours aux cliniques privées pour l’imagerie médicale, ce qui réduira l’attente, améliorera l’efficacité du système de santé et, accessoirement, enrichira les radiologistes déjà surpayés.

Comme premier ministre, Philippe Couillard se rendra compte assez vite qu’il ne pourra pas s’en tenir aux seules « vraies affaires » de son slogan électoral. Déjà, il devra prendre position sur l’obligation imposée par l’Office québécois de la langue française aux Walmart et Best Buy de ce monde d’affubler leur marque de commerce d’un nom générique en français. La Cour supérieure a invalidé ce règlement adopté sous le gouvernement Charest.

De même, les « problèmes imaginaires » que la charte de la laïcité du PQ cherchait à régler, selon les mots mêmes de Philippe Couillard, ont fait irruption dans la réalité. Des sikhs poursuivent l’Assemblée nationale, qui a interdit le port du kirpan dans l’enceinte du parlement pour des raisons de sécurité.

Libéral de père en fils

Contrairement à Jean Charest, Philippe Couillard est libéral jusqu’à la moelle, de père en fils, adoptant les vues du « fier libéral » qu’était Pierre Couillard plutôt que celles de sa mère, Hélène Pardé, aux mauvaises fréquentations séparatistes du temps du RIN de Pierre Bourgault. Le référendum de 1995, il l’a vu de loin, alors qu’il travaillait en Arabie saoudite.

Il va sans dire que Philippe Couillard accorde beaucoup d’importance à la réussite individuelle : il en est un parangon. L’élection, il la voyait comme un « examen » qu’il devait réussir comme il a réussi, avec talent et une bonne dose de travail et d’application, les autres examens qu’il a dû subir tout au long de son éminente carrière.

« La réussite du Québec est la somme des réussites personnelles de millions de Québécois », déclarait-il en décembre lors de son assermentation comme député d’Outremont. Jeudi, il reprenait les propos plus nuancés de Claude Ryan : « Être libéral, c’est vouloir en même temps le progrès de l’individu et le progrès de la société. » Il ajoutait toutefois : « Dans mon esprit, dans notre esprit, il n’y a pas de contradiction entre les deux. Au contraire, ils vont de pair. »

De là sa défense du bilinguisme individuel : dans un contexte de mondialisation où l’anglais est devenu la langue du commerce et de la science, le bilinguisme est devenu « indispensable » pour les Québécois, croit-il. Philippe Couillard promet toutefois que son gouvernement « défendra et fera la promotion de notre langue commune, le français ». Il a parlé du « devoir unique, historique d’assurer la pérennité de notre langue et de notre culture ». Reste à savoir quelle forme prendra cette défense dans la mesure où le chef libéral estime que l’équilibre linguistique est atteint au Québec et que péril il n’y a pas.

Au moment de la course à la chefferie libérale, Philippe Couillard souhaitait que son parti lance un mouvement d’idées dans le but de définir une « nouvelle identité québécoise » que la communauté francophone, bien que majoritaire, se garderait d’imposer aux autres communautés. Il n’en parle plus. De même, son intention de signer la Constitution canadienne où seraient inscrites les conditions de l’accord du lac Meech a pris le chemin des oubliettes.

En revanche, Philippe Couillard veut jouer un rôle actif dans la fédération canadienne. Jean Charest, ce Red Tory, n’avait pas d’excellentes relations avec le gouvernement allianciste de Stephen Harper. Philippe Couillard n’a pas ces réserves : il prendra le bâton du pèlerin pour « assurer notre pleine participation à la fédération canadienne ». À entendre le chef libéral, le régime fédéral canadien ne présente que des avantages pour le Québec. Il s’évertuera à en faire la démonstration.


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