Passion vs raison

Le danger réside plutôt dans l'attente d'un règlement final, dans l'espoir d'un nouveau contrat social qui apaiserait les tensions, satisferait toutes les tendances et rassurerait l'ensemble des inquiets. Et ils se bousculent au portillon!

Accommodements - Commission Bouchard-Taylor

En ouvrant ses micros, la commission Bouchard-Taylor promet de soulager certaines des frustrations des Québécois, qui traverseraient, dit-on, une crise identitaire. L'exercice permettra certes de fixer une série de repères pour éviter excès et dérapages, mais il faut établir des attentes raisonnables et surtout ne pas rêver de l'impossible.
Que les passions s'expriment, mais que la raison l'emporte! Résumée à sa plus simple expression, voilà l'invitation lancée au Québec par les coprésidents de la Commission de consultation sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles, Gérard Bouchard et Charles Taylor.
Mandatés par le premier ministre Jean Charest pour calmer un débat qui a littéralement enflammé la société pendant la dernière année, les deux sages ont décidé de ratisser large. Pressentant à raison que les Québécois ont tout à perdre à s'embourber dans les rouages juridiques de l'accommodement raisonnable, ils ont plutôt opté pour un débat aux dimensions généreuses.
Comment en effet discuter d'accommodement sans parler de société pluraliste, de politiques d'immigration et d'intégration, de chartes des droits, de concept de laïcité, d'harmonisation, d'interculturalisme et d'identité québécoise? Comment calmer un «malaise identitaire» et dissiper un «mécontentement» apparemment généralisé sans laisser libre cours aux confessions publiques?
En se prêtant à un jeu d'audiences aussi explosif, les commissaires ont admis d'emblée que l'opération tient de la haute voltige. Négligé pendant de trop nombreuses années, ce terrain glissant doit précisément être celui à explorer, «à nos risques et périls», comme le dit le professeur Bouchard.
Cela étant dit, la pelure de banane n'est peut-être pas là où on l'attend. Cette consultation «crève-abcès» donnera lieu à son lot d'envolées colorées, il ne faut pas en douter; mais le solide travail déjà effectué en amont par les commissaires devrait suffire à apaiser les craintes. Quelques filets de sécurité ont déjà été tendus: des groupes de recherche s'affairent autour des épineux concepts entourant les accommodements raisonnables; une vingtaine de groupes ont été entendus; un comité-conseil composé d'une quinzaine d'experts balisera le processus; une association avec la chaire d'étude Claire-Bonenfant sur la condition des femmes veillera à ce que les travaux respectent le statut de la femme. Les modes d'écoute sont multiples et non limitatifs: chacun pourra s'exprimer comme bon lui semble. Tout semble en place pour une bonne conduite et un travail efficace.
Le danger réside plutôt dans l'attente d'un règlement final, dans l'espoir d'un nouveau contrat social qui apaiserait les tensions, satisferait toutes les tendances et rassurerait l'ensemble des inquiets. Et ils se bousculent au portillon!
En entrevue à la radio de Radio-Canada, hier matin, Gérard Bouchard a évoqué les «valeurs parapluie» qu'il espère trouver et dans lesquelles «toutes les cultures se retrouveraient». Les questions que la commission pose, si simples soient-elles en apparence, renvoient pourtant toutes à un complexe et inextricable enchevêtrement de droits, de valeurs, d'acquis, où s'entrechoquent individu et collectivité, majorité et minorités, laïcité et religieux. Il y a un risque à souhaiter qu'en quelques mois, quatre forums et une tournée du Québec, un si bouillant tourment social trouve son remède.
D'autant plus grand est le risque que les espoirs sont élevés: entre le chef de l'ADQ, Mario Dumont, qui y voit l'occasion de jeter les bases d'une constitution du Québec, et tous ceux et celles qui rêvent de remanier la charte au point d'en hiérarchiser les droits et libertés, il y a la population, qui attend qu'on fasse un grand ménage!
La commission Bouchard-Taylor peut certainement ajouter un peu de sérénité à un débat qui a connu son lot d'enflures, grâce à la fabuleuse capacité des médias de gonfler l'événement au point d'en fournir une caricature. Sur un terrain somme toute encore en friche, elle peut fournir des jalons qui serviront les groupes ou institutions aux prises avec des conflits. Elle peut aider une société toujours en voie de laïcisation à placer les limites du fait religieux dans son espace public.
Le malaise dont parlent les commissaires est certes réel, et il est vrai aussi que le Québec pourrait bien se trouver à un «croisement» de son histoire. Mais une année de consultations ne pourra pas tout liquider sur son passage. Soyons raisonnables!
machouinard@ledevoir.com


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