Ottawa refuse la torture, mais pas son produit

Malgré le rapport du Sénat américain, Steven Blaney souhaite que le SCRS considère toutes les informations qui pourraient sauver la vie de Canadiens

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Harper et ses «tyran-osaures»!

Le gouvernement conservateur n’a visiblement tiré aucun enseignement du fracassant rapport américain sur l’utilisation — et l’inutilité — de la torture. Ottawa estime qu’il est encore approprié que les forces de l’ordre canadiennes utilisent des informations probablement obtenues sous la torture s’il s’agit de sauver des vies.

« Soyons clairs : le Canada ne tolère pas la torture. Maintenant, si les informations sont portées à l’attention des services de renseignement ou de nos services d’application de la loi et qu’elles peuvent sauver la vie des Canadiens, je m’attends à ce qu’elles soient considérées », a indiqué à la Chambre des communes Steven Blaney, le ministre de la Sécurité publique.

Cette déclaration survient dans la foulée du dépôt, mardi à Washington, d’un rapport du « comité sélect du Sénat sur le renseignement ». Ce rapport visait à faire la lumière sur l’utilisation de ce qui était appelé à l’époque de George W. Bush les « techniques d’interrogatoire renforcées » et leur efficacité réelle. Conclusion : « Le comité a passé en revue 20 des exemples de “ succès ” le plus souvent mis de l’avant par la CIA pour justifier le recours aux techniques renforcées. Dans chaque cas, nous avons trouvé que les prétentions étaient sans fondement. » En d’autres mots, priver un détenu de sommeil pendant une semaine, le soumettre à répétition à une simulation de noyade ou le remplir d’eau par le rectum le faisait peut-être parler, mais il disait n’importe quoi.

Menace imminente

Qu’importe. Ottawa estime encore qu’il peut y avoir de la valeur à ces renseignements. Le ministre de la Justice, Peter MacKay, a semblé vouloir atténuer les propos de son collègue après la période de questions en soutenant que cette utilisation n’aurait lieu que dans les cas d’une menace « imminente ». « Il y a des cas où, à cause de la nature urgente et imminente de l’incident ou de l’attaque, nous ne sommes pas capables de déterminer si l’information a été obtenue de manière inappropriée. » Ce n’est toutefois pas ce que l’adjoint du ministre Blaney a indiqué. Jean-Christophe De Le Rue a confirmé au Devoir que son patron voulait dire que les informations provenant de la torture pourront encore être utilisées. Il n’a pas spécifié de circonstances spéciales.

Cette consigne à propos de la torture aux autorités canadiennes a été donnée en décembre 2010 par le ministre de la Sécurité publique d’alors, Vic Toews. Dans une lettre qu’il avait adressée au Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), M. Toews écrivait que « le SCRS ne doit pas s’appuyer, en toute connaissance de cause, sur des informations obtenues sous la torture ». Mais un nouveau volet était ajouté à cette consigne. « Dans des circonstances exceptionnelles où il existe une menace à la vie humaine ou la sécurité publique »,on pouvait y passer outre parce qu’« ignorer cette information seulement à cause de sa source représenterait un risque inacceptable à la sécurité publique ». « Dans des situations où un risque à la sécurité publique sérieux existe et où des vies sont peut-être en jeu, je m’attends et donc j’ordonne au SCRS de faire de la protection de la vie et de la propriété son principe premier et de partager les informations nécessaires — décrites et qualifiées de manière adéquate — aux autorités appropriées. »

La porte-parole néodémocrate en matière de sécurité publique, Rosane Doré Lefebvre, n’en revient tout simplement pas. « J’espère sincèrement qu’il va se rétracter, le ministre de la Sécurité publique, parce qu’il s’est un peu mis le pied dans la bouche. […] Même si on essayait de sauver des vies, ça ne fonctionne tout simplement pas. Les informations obtenues sous la torture ne sont pas valables. »


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