Oser parler d'immigration

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« Comme cela a toujours été le cas, Ottawa a utilisé l’immigration massive pour accentuer la légitimité canadienne au Québec »


Le récent sondage LCN-Léger révèle quelque chose d’essentiel à propos de l’état d’esprit des Québécois: la question de l’immigration est devenue centrale pour eux et ils contestent de plus en plus ouvertement la vision qu’ont voulu leur imposer nos élites depuis plus d’une vingtaine d’années. La répartition est la suivante. 14% des Québécois souhaitent stopper tout simplement l’immigration, 30% veulent la diminuer, 38% veulent maintenir les actuels et 15% les augmenter. Dans un environnement médiatique où la moindre remise en question des seuils d’immigration peut valoir à celui qui s’y risque une accusation de racisme, de xénophobie ou de crispation identitaire, la proportion de sceptiques est énorme. C’est près de 50% des Québécois qui n’hésitent pas à dire qu’ils voudraient diminuer les seuils d’immigration – et on peut croire qu’ils voudraient les diminuer significativement. Et il nous est tout à fait permis de croire que ceux qui se contentent de dire qu’il faut maintenir les seuils actuels en prenant la pose d’une position artificiellement équilibrée seraient en bonne partie favorables à leur réduction s’ils ne savaient pas qu’une telle opinion est assimilée à un péché idéologique et si l’option d’une baisse des seuils n’était pas assimilée à un scandale. Le statu quo est ici le symbole d’une forme de prudence idéologique bien plus fragile qu’on ne le croit. Et c’est là qu’apparaît le vrai clivage sur la question: la position «immigrationniste», pour reprendre la formule critique de Pierre-André Taguieff, qui pousse à toujours augmenter les seuils sous prétexte que l’immigration massive serait inévitable et désirable tout à la fois, et qui est celle des élites économiques et médiatiques, est partagée par seulement 15% de la population.  


Mais on le sait, aucun parti ne veut s’emparer de cet enjeu. Officiellement, on en appelle à dépolitiser la question de l’immigration, comme s’il fallait toujours en parler avec des pincettes. Le PLQ fonctionne selon la logique du toujours plus qui serait commandée par les lois de l’économie, s’imposant à nous comme une fatalité. Les choses sont un peu plus concrètes: les libéraux ont un intérêt électoral évident à transformer démographiquement la société québécoise. On refuse de se l’avouer mais un bon indicateur de l’échec de l’intégration se trouve dans la multiplication des forteresses libérales dans la grande région de Montréal. Il s’agit, plus largement, de cadenasser démographiquement l’avenir politique du Québec. Dans une perspective semblable, QS aborde l’immigration dans une perspective essentiellement humanitaire, comme s’il était moralement inadmissible de maîtriser politiquement les flux migratoires. Le PQ est divisé sur la question. Si sa base militante semble favorable à une réelle baisse des seuils d’immigration, il ne semble pas en aller de même pour sa direction, qui se contente généralement de dire qu’il faut se donner les moyens nécessaires à l’intégration sans remettre en question clairement les seuils actuels. Mais ces moyens sont essentiellement technocratiques et financiers. Les péquistes oublient que l’ingénierie sociale a ses limites et qu’à Montréal, désormais, on aurait beau investir des millions par centaines pour favoriser l’intégration qu’on chercherait encore à intégrer des immigrés en les intégrants à des populations immigrées globalement peu intégrées. En gros, notre capacité d’intégration dépend du nombre d’immigrés que nous recevons: lorsque les seuils sont démesurément élevés, l’intégration ne fonctionne plus. En fait, quand les péquistes pensent baisser les seuils, ils envisagent de confier cette responsabilité au Vérificateur général. Quant à la CAQ, dont le nationalisme manque terriblement de substance et a quelque chose d’opportuniste, elle fait semblant d’avoir des muscles en proposant une réduction cosmétique des seuils d’immigration de 50 000 à 40 000. Elle a néanmoins la vertu d’avoir rompu avec l’idée que les seuils iront toujours à la hausse.


Dans les faits, aucun parti nationaliste ne veut se définir au moins partiellement par cette question, qui touche à la survie même du peuple québécois, comme on l’a longtemps su mais comme on ne veut plus le savoir. En fait, poser la question en ces termes semble moralement inadmissible. L’accusation grossière et malveillante de nationalisme ethnique, que les libéraux ont récemment ressortie des boule-à-mites, permet de faire taire ceux qui voudraient rappeler cette évidence qu’un peuple n’est pas une simple association juridique d’individus déliés. Le jour où la majorité historique francophone aura suffisamment fondu, le peuple québécois sera condamné à une forme de régression ethnique: il ne se présentera plus qu’à la manière d’un reste démographique appartenant à une histoire à la fois révolue et oubliée, qu’on assimilera probablement à une grande noirceur identitaire. Pour parvenir à intégrer des immigrés, la majorité historique francophone doit être clairement posée au centre de l’identité québécoise. Dans la métropole, on voit ce qui arrive quand ce n’est pas le cas: les francophones sont aujourd’hui appelés à s’intégrer à un nouveau peuple montréalais, multiculturel et bilingue, qui demandera peu à peu le statut de société distincte au sein de la société québécoise, comme si le partitionnisme post-référendaire se concrétisait aujourd’hui dans une configuration politique nouvelle. Concrètement, cela correspond à une canadianisation de la conscience collective. Il y a aussi un prix politique à payer pour la régression démographique, comme on l’a vu en 1995 quand le vote des francophones à 60% pour l’indépendance n’a pas été suffisant pour obtenir une majorité référendaire. Au dernier référendum, les Québécois francophones ont compris qu’ils n’étaient plus maîtres de leur destin. Jacques Parizeau l’avait exprimé brutalement, dans une formule maladroite qu’on lui a reproché pour le reste de sa vie.


Vingt ans plus tard, la situation s’est aggravée. Comme cela a toujours été le cas, Ottawa a utilisé l’immigration massive pour accentuer la légitimité canadienne au Québec. Montréal se sépare du Québec et joue à la cité-État, comme on l’a vu au moment du débat sur la Charte des valeurs, quand les candidats à la mairie disaient vouloir dégager la ville du principe de laïcité et comme on le voit aujourd’hui quand Valérie Plante se montre favorable à l’intégration de signes religieux ostentatoires à l’uniforme du SPVM. À cause de la pression conjuguée du fédéralisme, du multiculturalisme d’État et du bilinguisme officiel, l’intégration dans une proportion satisfaisante des immigrés à la majorité francophone est de plus en plus difficile, pour ne pas dire franchement improbable. Plus largement, c’est à une mutation identitaire que nous assistons, comme en témoigne le comportement politique de la jeune génération, qui a intériorisé l’orthodoxie multiculturaliste post-référendaire, que les scribes au service du régime veulent faire passer pour une idéologie «inclusive». La question identitaire est aujourd’hui la plus importante de notre vie politique. Le Québec n’est pas à la veille de l’indépendance, on le sait, mais il serait tout à fait possible, toutefois, d’engager une politique de réaffirmation nationale. Elle passerait par une réduction significative des seuils d’immigration, la proclamation d’une vraie Charte de la laïcité, la reconstruction de la loi 101 et la mise en place d’une politique d’intégration qui restaure le principe de la culture de convergence. Une telle politique, engagée dès les premiers mois d’un nouveau gouvernement nationaliste à Québec marquerait une rupture claire avec l’espace symbolique canadien et témoignerait du désir de la majorité historique francophone de se replacer au cœur de la communauté politique québécoise. Elle enverrait le signal d’une nouvelle dynamique politique. On peut deviner que la réaction du Canada anglais sera particulièrement virulente. La question nationale, pour l’instant en sommeil, pourrait dans un tel contexte renaître.