L'enquête d'Hervé Fischer sur le Québec imaginaire

Nous sommes encore loin de nous-mêmes

Le "Nous" - l'expérience québécoise

Il y a une semaine, Le Devoir interpellait ses lecteurs en soutenant l'enquête Québec imaginaire lancée par l'artiste et philosophe Hervé Fischer. Saisissant le contexte sociopolitique tout à fait unique dans lequel le Québec est actuellement englobé, nous vous posions deux grandes questions: «Qu'est-ce que le Québec réel?» «Quel est votre Québec imaginaire?»

Vous avez été nombreux à répondre, témoignant du succès de l'aventure. Nous reproduisons aujourd'hui quelques-unes de vos pensées, la totalité d'entre elles se trouvant sur le [carnet Web hébergé par Le Devoir->www.ledevoir.com/societe/blogues/quebecimaginaire]. Soyez encore nombreux à vous commettre autour de ces grandes interrogations! Livrez vos idées à: quebecimaginaire@ledevoir.com, ou acheminez vos textes à notre adresse postale (2050, rue de Bleury, 9e étage, Montréal, H3A 3M9). Au terme de cette enquête, l'auteur Hervé Fischer colligera des extraits des réponses et les publiera dans un ouvrage à paraître chez VLB Éditeur.
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« Tout portrait se situe au confluent d’un rêve et d’une réalité » écrivait Georges Perec. Celui du Québec n’échappe pas à cette allégation. Ses vestiges rencontrent l’horizon, et lorsque la toile sur laquelle il s’épanouit commence à peine à sécher, la voilà déjà retouchée. Il est esquisse perpétuelle, ce Québec réel et rêvé, et voici mon coup de pinceau.
Le Québec que j'entrevois de ma fenêtre fermée est étiré comme un élastique, de gauche à droite, du fédéralisme à l'indépendantisme, des villes aux régions, des tenants de l'immigration aux plus réticents, de la génération X aux baby-boomers, de la laïcité aux diverses religions, et je ne sais s'il cassera sous la tension ou, au contraire, s'élancera, utilisant la force déployée par un tel tiraillement.
Isolé sur une île francophone dans une mer anglophone, il tremble à l'idée de ne pas survivre aux tsunamis qui le guettent, à la mondialisation économique dont la langue de Shakespeare semble indissociable, à l'immigration qui afflue, à toutes les femmes voilées qu'il ne comprend pas, mais dont il tente de saisir le regard.
Il se cherche, adolescent sans indépendance, et les valeurs qu'il avait refoulées par crainte d'un nationalisme ethnique resurgissent maladroitement, comme autant de remparts encore friables face aux dérives de minorités fondamentalistes. Il s'affirme seulement de façon réactionnelle, incapable encore de définir son identité sans le miroir de l'altérité. [...]
Mon Québec sombre quelquefois dans le repli sur soi et revêt même parfois, furtivement, les habits de l'intolérance.
Mon Québec réel, il est constitué d'une nature sauvage et fulgurante, qu'on pille de façon tout aussi sauvage et fulgurante. [...] Pourtant, il peut également être magnifique, lorsqu'il sursaute pour la paix, lorsqu'il marche pour exprimer sa révolte, lorsqu'il refuse d'être réduit au seul rôle de consommateur qu'on lui fait avaler avec une bouchée de pâté chinois, lorsqu'il se révolutionne, lorsqu'il devient pure poésie dans les fougues d'un Miron, lorsqu'il est soulevé par un Lévesque. Alors à mon tour, j'ai envie de m'exclamer: «Voilà le pays que j'aime!». Et cela malgré tout, à cause de tout, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'est justement parce que je le chéris tant que je souhaite le changer.
Mon Québec rêvé
[...] Je souhaite que nous cessions de nous réveiller chaque matin disséqués par des accommodements déraisonnables, fruits des demandes d'une minorité extrémiste et du silence d'une majorité silencieuse (ô papa, j'aimerais que tu cries!). Je rêve que, tels des funambules sociaux, nous parvenions à avancer sereinement, sans chuter d'un côté dans le mirage du multiculturalisme subjectiviste où l'on tolère parfois l'intolérable et, de l'autre, dans la facilité des préjugés et des généralisations qui fraient parfois dangereusement avec la xénophobie.
[...] Je pense à mon père algérien, aux ergs de sa vie qu'il peuple de fleurdelisés depuis maintenant 30 ans, à sa famille qu'il n'a pas vue depuis autant d'années, à ce Québec qu'il habite et qui l'habite aussi, à son «oui» spontané qui me semblait beau comme la Gaspésie alors que je ne comprenais rien à l'argent et au vote ethnique.
Je ris des piments explosifs qu'il ingurgite pour assaisonner sa tourtière, de son accent tendrement amusant et de ses très rares sacres si parfaitement québécois.
Je retiens mes larmes lorsqu'il est humilié par les douaniers, dépossédé de sa chair, exploré jusque dans son âme, lorsqu'on le descend ainsi de son estrade d'où il a créé mon monde. Alors je rêve d'un pays où il ne sera pas fouillé systématiquement à l'aéroport.
Je pense à ma mère québécoise, à ses cantons rapiécés et à son Estrie de canneberges, aux Riopelle qu'elle a barbouillés dans mon regard et aux Roland Giguère dont elle m'a allaitée «pour me rapprocher des saisons». J'aime sa peau d'aurores boréales, son odeur de fraises des champs, ses sourires plus colorés qu'un automne, son esprit de femme rapaillée, trop grande pour être à sa mesure et qui n'est l'ombre de personne. Je contemple sa quête d'elle-même, son moi en friche, ses écartèlements et ses retrouvailles, à l'image de son peuple, et je la sais puissante, ma mère des neiges.
Et je souhaite du bas de mes 23 ans voir un jour ma mère et mon père se réconcilier. Je rêve de pouvoir hurler sans honte qu'il y a du sable dans mes veines, que mes plaines canadiennes sont des dunes défroissées, que ma tête est québécoise, ma langue française, ma voix 101, mes pieds arabes (même s'ils n'ont jamais foulé le sol algérien), mon âme universelle et mon coeur métissé jusqu'à l'aorte.
Malheureusement, mes vêtements sont quant à eux bangladais et ont huit ans; mes jouets sont chinois ou Mattel et empoisonnés par les plus bas prix de Wal-Mart.
J'imagine un Québec vert comme une forêt boréale qu'on préserve, où rien n'est gaspillé, où tout est recyclé comme un pardon, où les algues bleues deviennent subitement roses, un Québec peuplé de vélos et de soleil, débarrassé de ses ports méthaniers et de ses sacs de plastique centenaires.
[...] Et, plus que tout, je rêve que ces possibles deviennent probables. Je me mets donc à l'ouvrage, m'efforçant de nourrir le jour, car nous sommes encore loin de nous.
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Ouanessa Younsi, Externe en médecine à l'Université Laval


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