«Nationalisme»: un mot piège d’un débat brouillé

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Le nationalisme, un terme polysémique recouvrant tout et son contraire


Il est de curieux débats où parfois on est tenté de donner raison aux deux intervenants exprimant des points de vue opposés. C’est l’impression que laisse l’échange entre l’historien Robert Comeau (Une conception diminuée du nationalisme québécois, 10 septembre 2019)et les journalistes Marco Bélair-Cirino et Mylène Crête (Quatre partis, quatre déclinaisons du nationalisme québécois, 7 septembre 2019), tous deux correspondants du Devoir à Québec, concernant le nationalisme québécois. Pour les deux journalistes, le nationalisme est présent dans tous les partis politiques au Québec. M. Comeau réplique que le nationalisme de la Coalition Avenir Québec (CAQ) rejoint celui de l’ancien premier ministre Maurice Duplessis alors que le sien rejoint celui du professeur Maurice Séguin, plus centré sur l’économie.


Pour employer une lapalissade, disons qu’ici, tout le monde a raison parce que personne n’a tort.


En fait, « le » nationalisme, c’est tout et son contraire. Ceux qui le conspuent le tiennent pour une idéologie d’extrême droite coupable des deux conflits mondiaux et des horreurs du XXe siècle et ceux qui s’en réclament le tiennent pour un mouvement populaire de libération et une condition de la démocratie ! Et curieusement, les deux parties ont raison.


Comment cette antinomie est-elle possible dans la définition du nationalisme ? C’est que nous sommes ici en présence de l’une de ces polysémies qui sont légion dans l’agora de la cité. Le nationalisme est la plus galvaudée de toutes ces polysémies, parce qu’il est chargé d’une trop lourde histoire. Il y a deux siècles, la chose était relativement simple, car l’idée de nation ne recelait que deux acceptions : l’une romantique, dite allemande ou « involontaire », parce que basée sur l’appartenance culturelle (Herder) ; l’autre classique, dite française ou « volontaire », parce que fondée sur le vouloir-vivre collectif. Mais le tragique XXe siècle a recouvert la notion de nation de plusieurs sédiments qui lui ont enlevé aujourd’hui toute aptitude à prétendre à la qualité de « concept défini ».


Un concept éclaté?


Ainsi, après avoir nourri le mouvement populaire contre les rois lors des guerres révolutionnaires, « le » nationalisme s’est allié aux rois contre l’impérialisme napoléonien. Puis, « le » nationalisme a appuyé les peuples contre les rois de nationalité différente dans le mouvement des nationalités du XIXe siècle. Dans les États plus puissants, « le » nationalisme est devenu une idéologie de domination très fortement marquée à l’extrême droite (antisémitisme, racisme scientifique, darwinisme social). Concurremment, « le » nationalisme a appuyé les impérialismes est-européens, soit les mouvements « pan » (slavisme, germanisme, touranisme). Puis, après la guerre de 14-18, le nationalisme appuya d’abord les peuples colonisés d’Asie, puis du Maghreb et de l’Afrique noire : Gandhi, Mao, Bourguiba, Sukarno, Ho Chi Minh, tous les grands leaders anticolonialistes, quoi. Et en même temps, le fascisme mussolinien et le nazisme hitlérien, se réclamant tout autant « du » nationalisme, connaissaient la carrière funeste que l’on sait. Ce furent des nationalistes, de Gaulle et Churchill, qui notamment regroupèrent les résistants de leurs nations contre le fascisme ! Même Staline mobilisa l’URSS dans une « grande guerre patriotique » où il ressuscita les héros nationaux de la Grande Russie ! Et, après la guerre, du côté du tiers-monde, les Nasser, Mandela, etc., menèrent une lutte « nationaliste » contre l’impérialisme et le racisme de l’apartheid.


Alors, ce serait quoi, « le » nationalisme ? Ne sommes-nous pas devant un concept tellement éclaté qu’il en vient à ne plus rien signifier ?


La qualité d’un concept est inversement proportionnelle au nombre de définitions qu’il recouvre. Et ce principe n’est pas qu’un scrupule académique. Il est l’une des raisons de la pauvreté de nos débats relatifs aux enjeux sociétaux où des concepts mal définis ou mal interprétés instrumentalisent pour stigmatiser son contradicteur. C’est le cas par exemple de termes tels multiculturalisme, laïcité, racisme, identitaire, islamophobie, etc. On emploie ces termes dont la connotation veut « laisser croire que… sous-entendre que… » son interlocuteur tient des positions peu recommandables. Cette paresse intellectuelle, propre aux populistes (de bâbord et de tribord), permet de dire sans dire, d’accuser sans accuser, en se réservant tous les avantages de la rectitude.


C’est pourquoi il conviendrait d’éliminer (ou alors de les définir clairement) — dans nos débats sur les enjeux politiques ou sociaux de la cité — ces termes qui brouillent les idées par des scories du langage dont se nourrit la démagogie de la grande rumeur médiatique.









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