Multiculturalisme - Vers un renouvellement de l'interculturalisme québécois

Commission BT - le rapport «Fonder l’avenir - Le temps de la conciliation»


Alors que la tempête autour des accommodements raisonnables semble s'être essoufflée, la commission Bouchard-Taylor s'apprête à déposer son rapport final.
En observant le déroulement des audiences publiques de la Commission et les débats intenses portant sur les questions d'aménagement de la diversité au Québec, nous ne pouvons que constater une certaine confusion par rapport au régime de citoyenneté du Québec. Quels sont donc les grands principes qui sous-tendent le vivre-ensemble? De toutes les idées évoquées lors des débats, il est pour le moins étonnant de constater le peu de place accordée à l'interculturalisme.
Une majorité de Québécois semble méconnaître ce concept, et ce, malgré l'existence d'un consensus clair au sein de la communauté universitaire, qui désigne le régime québécois sous cette appellation. J'ose espérer que les deux commissaires profiteront de la tribune qui s'offre à eux pour étayer et enrichir cette façon d'exprimer la citoyenneté québécoise.
L'idéal type de l'interculturalisme
Les démocraties occidentales se sont construites essentiellement autour de deux grandes traditions philosophiques: le républicanisme et le libéralisme. De ces deux traditions découlent les idées structurantes de la souveraineté populaire, des droits individuels, du constitutionnalisme et de la neutralité de l'État. Prises dans leur forme classique, ces traditions ne peuvent toutefois pas répondre adéquatement aux défis que pose le pluralisme culturel au vivre-ensemble démocratique.
C'est pour pallier ce manque que d'autres modèles de gestion de la diversité ont été imaginés. Nous avons d'abord assisté à l'émergence du modèle multiculturel sous la forme d'une refonte des principes du libéralisme en vue de parvenir à l'établissement de relations plus justes entre les groupes. Le multiculturalisme est cependant critiqué en raison du fait qu'il entraînerait le repli sur soi et la ghettoïsation des groupes culturels. Nous assistons aujourd'hui à un véritable ressac à l'endroit du multiculturalisme.
Toutefois, contrairement à ce que plusieurs prétendent, le multiculturalisme n'est pas mort. Certains auteurs, notamment James Tully, Bhikhu Parekh et, au Québec, Dimitrios Karmis et Jocelyn Maclure, se sont attardés à repenser le multiculturalisme en empruntant la voie de l'interculturalisme.
Celui-ci défend essentiellement trois principes structurants: la valorisation du pluralisme culturel (car chaque culture peut contribuer au perfectionnement du genre humain), une éthique du dialogue interculturel (pour éviter les positions de repli et favoriser l'interpénétration des cultures) et la reconnaissance des identités multiples (pour éviter d'associer les individus à un groupe particulier alors que ces derniers sont porteurs d'identités multiples).
L'interculturalisme québécois
L'élaboration la plus avancée du régime québécois de citoyenneté se trouve dans l'énoncé politique de 1990 intitulé Au Québec pour bâtir ensemble. Rappelons que cet énoncé se fondait sur trois éléments clés: le français comme langue publique commune; la participation et la contribution de tous dans un cadre démocratique; enfin, une société pluraliste et ouverte dans les limites qu'imposent les valeurs démocratiques et l'échange intercommunautaire.
Cet énoncé puise dans le même registre de principes que l'idéal type de l'interculturalisme en mettant l'accent sur des notions comme l'échange intercommunautaire, le dialogue interculturel, la réciprocité et la reconnaissance mutuelle. En outre, on y propose un «contrat moral» entre la société d'accueil et les nouveaux arrivants.
Cet énoncé aura bientôt vingt ans, et trop peu de Québécois sont familiers avec le concept d'interculturalisme. Il est urgent de faire place à un nouvel énoncé politique qui s'inscrirait dans la même lignée que celui de 1990 tout en insistant sur des aspects négligés par la suite.
Vers un nouvel énoncé politique
Voici trois éléments centraux, inspirés par l'idéal type de l'interculturalisme, qui devraient figurer dans un futur énoncé politique.
Premièrement, le Québec doit oeuvrer à instaurer une éthique du dialogue interculturel. Malgré les efforts allant dans cette direction dans l'énoncé de 1990, une éthique du dialogue interculturel n'est pas solidement ancrée dans les pratiques citoyennes. Même le gouvernement québécois ne semble pas avoir totalement assimilé cette notion.
Rappelons-nous le discours du premier ministre Jean Charest lors de l'inauguration de la 37e législature en juin 2003, dans lequel il déclarait vouloir confier l'accueil des nouveaux arrivants à des organismes relevant des communautés culturelles. Cela n'aurait évidemment pas favorisé l'instauration du dialogue interculturel.
Groupes minoritaires
Deuxièmement, il faudrait insister sur l'amélioration de la compréhension interculturelle, notamment la compréhension des citoyens appartenant aux groupes minoritaires par les membres de la société d'accueil. Cela fait plusieurs années que les documents gouvernementaux insistent sur l'idée d'«expliquer le Québec» aux immigrants.
Il faut plutôt débattre à propos du vivre-ensemble en contexte de pluralisme sociétal. La majorité doit cesser de croire que ce sont seulement les minorités issues de l'immigration qui doivent faire des efforts pour mieux la comprendre. Elle doit elle aussi s'adapter à une société qui ne cessera de se diversifier.
Identité
Troisièmement, il faudrait que ce futur énoncé de politique s'investisse davantage au chapitre de la reconnaissance de la multiplicité des identités. Il s'agirait en réalité d'abandonner l'idée véhiculée dans les énoncés politiques précédents suggérant le développement d'une identité québécoise qui transcenderait toutes les autres identités.
Il n'y a pas de mal à promouvoir une identité québécoise rassembleuse et porteuse de cohésion sociale à la condition que cette dernière ne soit pas considérée comme étant supérieure aux autres identités.
L'interculturalisme suggère que c'est à travers la reconnaissance de la diversité que se fera l'avènement de la citoyenneté. Il serait décevant que les conclusions du rapport de la commission Bouchard-Taylor n'aillent pas dans cette direction.
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Charles-Antoine Sévigny, Candidat à la maîtrise en science politique à l'UQAM


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