Libre-opinion - Lettre à mon professeur d’histoire

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La tête à Papineau évincée des cours d'histoire

Monsieur Gilles Laporte, je vous écris, car je cherche une oreille sensible au désarroi qui m’habite depuis quelque temps. Je vous écris, à vous, car vous avez été mon professeur d’histoire, alors que je faisais mes études à l’UQAM. Je garde un souvenir très vif de vos leçons, où vous expliquiez avec brio quelles étaient les grandes forces sous-jacentes à notre histoire nationale. Vous saviez décoder les courants qui ont façonné notre société au-delà de la contingence des événements. Mais plus qu’une simple érudition, vous aviez en vous une passion pour votre matière, ce qui a très certainement contribué à imprimer dans ma mémoire de nombreux concepts et notions, en plus de me donner le goût d’en apprendre toujours plus sur notre histoire nationale.
Aujourd’hui, c’est à mon tour de transmettre. J’ai en effet commencé, en septembre dernier, ma carrière d’enseignant dans une école secondaire de la grande région de Montréal. Je suis chanceux, j’ai des élèves intelligentes et curieuses. Mes conditions de travail sont idéales et je compte bien en profiter pour rendre mon cours d’histoire le plus vivant et intéressant possible.
Mais voilà : au fil de ma préparation de cours, je suis arrivé à la conclusion que le ministère de l’Éducation a tout fait pour purger la dernière once de vie et de passion qu’on pouvait tirer de notre histoire nationale. Et ce, de deux façons : en découpant la matière de façon thématique, plutôt que chronologie ; et en effaçant du passé la « question nationale ».
Les didacticiens du ministère ont seulement omis certaines choses fondamentales : l’histoire avec un grand « H » est avant tout… une histoire. Elle doit être racontée pour être vivante, pour entrer dans l’esprit des élèves, afin qu’elle suscite chez eux un questionnement, un sentiment, une image intelligente de notre passé. Or, lorsqu’on découpe une histoire en thèmes (politique, économie, population et culture), on assassine un récit vivant. Comme des chirurgiens qui dissèquent le coeur, le foie et l’estomac d’un patient en s’imaginant que chaque organe peut fonctionner indépendamment des autres. L’histoire est un corps complet que l’enseignant essaie de garder vivant en le racontant, en l’évoquant, en l’expliquant. Non pas en le démembrant… Dans ce contexte, il est très difficile de rendre un cours d’histoire intéressant. J’ai souvent l’impression d’enseigner une fiche technique des composantes historiques de notre passé plutôt qu’une histoire.
Par ailleurs, comment expliquer que, dans le manuel distribué aux élèves, il n’y a aucune mention d’un personnage aussi fondamental que Louis-Joseph Papineau ? Ce choix éditorial constitue une outrageuse falsification de notre passé. Comment former des citoyens alors qu’on efface de notre mémoire collective un des exemples les plus louables de dévouement civique : celui d’un homme qui a dénoncé les injustices et les travers d’un régime corrompu ? Certes, la question nationale a déchiré plusieurs générations de politiciens et de citoyens, à plusieurs époques et lieux. Mais peut-être que si la question est si dérangeante, au point de vouloir l’effacer des livres d’histoire, c’est justement parce qu’elle n’est pas réglée. Les didacticiens se veulent apolitiques. Existe-t-il un geste plus politique que de vouloir dissoudre, par des prétentions civiques, un problème… politique ?
Monsieur Laporte, comment protester devant cette manière insipide et malsaine de structurer notre mémoire collective ? Je vous écris, car j’espère trouver dans la mémoire que j’ai de votre cours et dans votre longue expérience d’enseignant une réponse à mon désarroi. Je viens de commencer ma carrière. J’ai 33 ans de service devant moi et je suis affligé à l’idée de devoir enseigner un programme aussi stérile. Je ne peux m’y résoudre et, en dépit du cadre restreint qui nous est imposé, je ferai tout pour donner le meilleur cours possible. Car c’est non seulement notre histoire que je dois honorer, mais surtout l’intelligence et la curiosité de mes élèves avides de connaissances.


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