Les intellos dépriment

La culture québécoise est-elle en crise? 141 intellectuels se prononcent

Crise de la culture québécoise ?

«Crise de civilisation» «intense», «profonde», «structurelle» et «radicale», «culture en perpétuelle mutation», «période d'ouvertures créatrices aussi bien que période de questionnement, de déchirements», «autre monde, [...] nouvelle morale». Ces quelques mots sont tirés des réponses de 141 intellectuels à l'interrogation des sociologues Gérard Bouchard et Alain Roy: la culture québécoise est-elle en crise?

Ces quelques mots sont tirés des réponses de 141 intellectuels à l'interrogation des sociologues Gérard Bouchard et Alain Roy: la culture québécoise est-elle en crise?
La question de la crise culturelle a balayé le XXe siècle en Occident. Elle a valu à certains essayistes français le titre de déclinologues et happe maintenant le Québec à peine sorti de la Révolution tranquille. L'essai qui en découle, La culture québécoise est-elle en crise?, paru aux Éditions du Boréal (en librairie le 13 mars), tombe donc à point. Il dresse un état des lieux de la culture dans son sens le plus large à la veille des élections imminentes et d'une commission d'étude à venir sur les accommodements raisonnables, que codirige d'ailleurs M. Bouchard
Bien que mitigé, le verdict des intellectuels québécois, résumé dans ses grandes lignes par les deux auteurs au premier chapitre de cet ouvrage, trahit un pessimisme malsain: qu'ils reconnaissent l'état de crise ou non, 64 % des répondants font un constat plutôt négatif. Un défaitisme que Gérard Bouchard refuse de partager et qu'il espère, en publiant son livre, renverser ou à tout le moins énoncer pour mieux le combattre.
«Ce qui m'inquiète le plus, ce n'est pas l'ampleur des problèmes, que je ne songe aucunement à nier, nuance le sociologue en entrevue au Devoir, c'est que ça peut inspirer à un grand nombre d'intellectuels un sentiment de démission et d'impuissance. Si ce sentiment-là prédomine, alors là, c'est sûr qu'on s'en va vers la crise: la marchandisation de tout, l'aplatissement généralisé de la culture.»
Auteurs, philosophes, théologiens, historiens, sociologues, économistes, certains plus connus que d'autres (Jacques Godbout, Naïm Kattan, Marie-Andrée Lamontagne, Guy Rocher, Laurent-Michel Vacher), ont répondu à l'appel des sociologues. À part des extraits de réponses proposés en annexe de l'ouvrage, leurs propos, parfois lumineux mais surtout sombres, ne sont jamais identifiés dans l'analyse, qui s'en tient aux grandes idées.
Crise des référents
Les propos négatifs convergent généralement vers la perte des repères et la crise des valeurs, remplacées par d'autres, plus trompeuses: hédonisme, narcissisme, conformisme, vulgarité, culte du vécu, de la performance et de l'immédiat, etc. Celles-ci s'incarnent dans différentes sphères: la famille, l'éducation, la politique, l'environnement... Ces critiques reflètent un état du monde qui a basculé au cours des dernières décennies, affirme Gérard Bouchard.
«Notre société fait face à des problèmes considérables, une situation sans précédent, des mutations incontrôlables qui ébranlent de vieux équilibres symboliques millénaires», dit-il. Il y a bien sûr la mondialisation, la diversification culturelle et ethnique ainsi que le vieillissement de la population, auxquels l'auteur ajoute «la presque non-reproduction de la population, phénomène sans précédent dans l'histoire du monde».
À ces données sociologiques s'ajoutent celles d'ordre plus philosophique: la fin des grandes idéologies, le recul du transcendant, le brouillage des anciennes grandes dichotomies par les changements sociaux, les découvertes scientifiques: corps-âme, matière-antimatière et, sujet de prédilection du sociologue, les rapports entre la raison et le mythe.
Dans son sens plus strict adopté par certains répondants, la crise de la culture correspond à une crise des médias qui font triompher l'opinion et célèbrent le divertissement. Le nature et le rôle de l'art s'en trouvent affectés: «La littérature se confine à l'intime et l'art a perdu son pouvoir subversif», peut-on lire sous la rubrique «Les manifestations de la crise». «Le prolétariat culturel subventionné se contente de jouer les fous du roi pour la société du plaisir... »
Au banc des accusés, on trouve notamment l'essor foudroyant de la culture de masse, phénomène qui inquiète particulièrement les milieux intellectuels parce qu'ils en sont les premières victimes. «Nous perdons le monopole de la parole parce que d'autres joueurs sur l'échiquier intellectuel ou culturel ne sont pas de notre écurie», indique Gérard Bouchard.
Dans une veine plus proprement québécoise, au lendemain de la Révolution tranquille où tout semblait possible, «tout est retombé à plat, c'est le vide, on a l'impression qu'il ne se passe plus rien».
Optimisme prudent
À cette prévalence du discours pessimiste qu'il craint de voir dériver vers un aveu d'impuissance, point de non-retour, Gérard Bouchard oppose un optimisme prudent. Dans un essai qui compose le troisième chapitre du livre, il reconnaît les bouleversements profonds que traverse la société québécoise, occidentale, et l'attrait des discours de crise dans un tel contexte.
Mais au diagnostic de crise, il préfère celui de transition, qu'il étaye à la lumière des propos positifs de 36 % des répondants. «J'aime mieux dire qu'on est en transition structurelle profonde que de dire qu'on est en crise; j'aime mieux non pas m'émerveiller de ça mais préserver la faculté d'étonnement devant l'ampleur de cet événement. Une fois qu'on a dit cela, il me semble qu'on a un peu moins d'angoisse, qu'on peut prendre un peu de distance pour le comprendre mieux.»
Ses arguments? Parce que le culturel fonde le social, ce dernier devrait aussi montrer des signes de crise. Or il n'en est rien, observe-t-il, citant, pour le Québec, les faibles taux de criminalité, le ralentissement des mouvements de grève et, pour l'Occident, les progrès de l'État providence (contrairement à ce que véhicule l'opinion courante), de l'alphabétisation, des indices de santé...
Aussi, écrit l'auteur, «il semble bien qu'on ait décrété trop hâtivement la fin des grands récits (d'autres ont parlé de la fin des utopies, du crépuscule des mythes). En réalité, ils ont été remplacés»... par d'autres, enchaîne-t-il en entrevue, «extrêmement puissants et mobilisateurs», apparus notamment chez les jeunes: l'écologie, l'engagement citoyen, l'économie sociale, le cyberespace, l'altermondialisme. La différence avec la situation passée? «Ces mythes ne sont pas conjugués, ils sont fragmentés. Mais est-ce nécessaire qu'ils soient conjugués?», se demande le sociologue.
Le paradoxe de la diversité
Deuxième constat: l'auteur relève les profonds désaccords entre les répondants, «non pas sur les idées, précise-t-il, on sait bien que les intellectuels ont des points de vue différents sur ce que devrait être une société, mais il y a des désaccords radicaux sur l'évaluation empirique de la situation». Dans le domaine des arts, par exemple, le diagnostic va du règne médiocre du divertissement et du vedettariat au foisonnement de l'offre culturelle comme signe de santé.
Au coeur de l'ambivalence profonde des répondants, la notion de diversité apparaît tantôt positive, tantôt négative. La liberté d'expression combinée aux communications de masse ainsi que l'ouverture des frontières aux mouvements migratoires et aux échanges commerciaux ont fait exploser les discours, les formes artistiques, les visages culturels. Autant cette diversité est célébrée -- pensons au projet de convention sur la diversité des expressions culturelles --, autant elle inspire encore un peu de cette antique méfiance qu'on nourrissait à l'endroit de l'autre, de la différence.
C'est peut-être dans la résolution de cette ambivalence qu'on trouvera des éléments de solution pour renverser le pessimisme.
«Tout le monde chante les vertus de la diversité et, par ailleurs, cette diversité apparaît sous le jour de la fragmentation et suscite une inquiétude quant au devenir d'une société. À un moment donné, il faudra confronter ces deux discours: la diversité, c'est bon ou ce n'est pas bon? Il faut qu'on se pose ce genre de question si on veut aller au-delà du livre», qui dresse surtout un état des lieux.
En nous quittant, comme un signe d'espoir envers l'avenir, Gérard Bouchard brandit sa précieuse «mémorette» -- sa clé USB, dénomination si peu poétique, déplore-t-il --, remplie de ses trésors littéraires à venir. Après le sociologue des accommodements raisonnables et l'essayiste de la culture en transition, le romancier semble déjà prêt à nous convaincre que l'écriture et la littérature sont loin d'être mortes.


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